Le journaliste John Lawson livre une critique du Challenge Découverte de Steve Fah, estimant que son passage dans l’émission « Entretien exclusif » sur Times Télévisions a révélé plusieurs contradictions.
Invité de l’émission « Entretien exclusif » sur Times Télévisions, Steve Fah est revenu pendant près d’une heure sur son Challenge Découverte, ce tour du Cameroun réalisé aux côtés de l’Ivoirien Camille Makosso.
L’objectif affiché était de répondre aux controverses entourant cette initiative et d’en expliquer les ambitions.
Mais l’entretien, loin de dissiper toutes les interrogations, a fait apparaître plusieurs contradictions dans les positions défendues par son promoteur.
Reconnaissons d’abord un mérite au Challenge Découverte : ses images ont permis à de nombreux Camerounais de découvrir des paysages, des localités et des richesses touristiques qu’ils connaissaient peu.
Cette contribution à la visibilité du patrimoine national mérite d’être distinguée des controverses entourant le discours de son organisateur.
Car l’examen de ses déclarations fait apparaître cinq contradictions qui interrogent sa conception de la solidarité, du patriotisme, du financement privé et de la responsabilité politique.
La solidarité populaire traitée comme une insurrection
L’une des séquences les plus controversées concerne le collège d’enseignement technique (CETIC) dont Valsero et son Bloc populaire financent la construction.
Steve Fah ne se limite pas à critiquer cette initiative. Il va jusqu’à envisager des mesures répressives contre ses contributeurs.
« Tous ceux qui contribuent pour cette histoire, je les fais enfermer. Je les fais arrêter. »
Il qualifie également l’initiative d’« insurrection ».
Pourtant, au cours du même entretien, il reconnaît une réalité préoccupante :
« C’est une honte qu’en 2026 on voie des enfants sous les arbres. »
Cette juxtaposition soulève une question de cohérence.
Si l’absence d’infrastructures scolaires constitue une situation honteuse, pourquoi envisager de sanctionner des citoyens qui mobilisent leurs ressources pour construire des salles de classe ?
Les initiatives privées de solidarité peuvent naturellement être soumises aux règles administratives applicables. Mais leur éventuelle irrégularité doit être établie, et non présumée à partir de l’identité politique de leurs promoteurs.
La contradiction devient plus visible lorsque Steve Fah explique lui-même la raison d’être de son Challenge Découverte :
« On était en train de faire un travail que le gouvernement camerounais devrait faire. »
Il revendique ainsi la légitimité d’une initiative privée destinée à pallier certaines insuffisances de l’action publique.
Pourquoi cette logique serait-elle acceptable pour la promotion touristique, mais condamnable lorsqu’elle concerne la construction d’une école ?
Autre contraste : les 18 millions de FCFA remis à Camille Makosso à l’issue d’une collecte sont présentés comme un « présent ».
En revanche, les contributions populaires destinées à un établissement scolaire deviennent, dans son discours, suspectes de subversion.
Le débat devrait pourtant porter sur la transparence des collectes, leur destination et leur conformité aux règles, indépendamment de l’identité de leurs bénéficiaires.
Privatiser les gains, solliciter les responsables publics
Steve Fah rapporte avec approbation des propos qu’il attribue au ministre de l’Administration territoriale.
Selon lui, le ministre aurait estimé que chaque membre du gouvernement pouvait contribuer personnellement à hauteur d’un million de FCFA.
« Si tout le monde avait fait ça, on aurait pu réaliser », regrette-t-il.
Cette approche mérite un examen attentif.
Rien n’interdit, en principe, à un responsable public de soutenir personnellement une initiative privée licite.
Mais lorsqu’un projet bénéficie de contributions provenant de responsables institutionnels, des questions peuvent se poser sur la transparence, les éventuelles contreparties et la séparation entre fonctions publiques et intérêts privés.
Les financements publics, quant à eux, doivent suivre les procédures budgétaires et administratives prévues par les textes.
L’entretien laisse également subsister des interrogations sur le budget du Challenge Découverte.
Steve Fah évoque successivement un montant supérieur à 100 millions de FCFA, puis inférieur à ce seuil, avant de reconnaître :
« Je n’ai pas le chiffre exact. »
Les soutiens financiers ne sont pas clairement identifiés dans les passages rapportés.
Il affirme par ailleurs n’avoir demandé d’argent « à aucun Camerounais », alors que l’initiative a donné lieu à une soirée de collecte et à une quête.
Il serait utile de distinguer ici les sollicitations personnelles, les contributions spontanées et les opérations publiques de financement.
Enfin, Steve Fah explique que certaines entreprises doivent encore régler des prestations promotionnelles réalisées pendant le voyage.
Cette précision confirme que le projet comportait aussi une dimension commerciale.
Il n’y a rien d’illégitime à associer promotion touristique et activité économique.
Mais lorsque les objectifs patriotiques, les financements privés et les recettes commerciales se superposent, la transparence devient indispensable pour comprendre la nature exacte du projet.
Un patriotisme à géométrie variable
Steve Fah reproche à certains créateurs de contenus camerounais d’avoir attendu une rémunération pour participer au Challenge Découverte.
À ses yeux, la promotion du pays relève d’un devoir patriotique.
« La promotion du Cameroun est une affaire de patriotisme. »
L’argument peut s’entendre : des citoyens peuvent librement choisir de contribuer bénévolement à la valorisation de leur pays.
Mais cette exigence semble appliquée différemment selon les personnes concernées.
Steve Fah reconnaît avoir garanti à Camille Makosso une rémunération personnelle, dont le montant n’est pas communiqué dans l’entretien.
L’influenceur ivoirien a également bénéficié d’une collecte de 18 millions de FCFA.
Puis, lorsqu’il évoque la possibilité de reproduire l’expérience dans d’autres pays africains, Steve Fah adopte une approche explicitement commerciale.
« C’est le business. Non, je ne peux pas être patriote en Guinée. Je veux faire une facture. »
Cette distinction entre engagement patriotique au Cameroun et prestation rémunérée à l’étranger peut avoir une explication économique.
Elle soulève néanmoins une interrogation.
Pourquoi le travail des créateurs camerounais devrait-il être considéré comme une obligation patriotique, alors que celui d’autres intervenants peut légitimement être rémunéré ?
Le patriotisme ne devrait pas conduire à dévaloriser le travail professionnel de ceux qui contribuent à la promotion du pays.
Un créateur de contenus peut aimer son pays et demander une rémunération pour ses services.
Les deux démarches ne sont pas incompatibles.
Un tourisme qui se réparerait « en une semaine » ?
Interrogé sur les difficultés rencontrées pendant son périple, Steve Fah distingue les problèmes structurels des difficultés conjoncturelles.
Il affirme que certains dysfonctionnements pourraient être corrigés très rapidement. Il cite notamment la possibilité d’« aménager la piscine de Rhumsiki » ou de « changer les draps sur les lits ». Il évoque successivement des délais de six mois, puis d’une semaine pour certaines améliorations.
Sa conclusion est catégorique : « Il ne faut pas beaucoup d’argent pour amener les touristes au Cameroun. Il faut juste un peu de volonté. ». La volonté politique et la qualité de l’accueil jouent incontestablement un rôle dans le développement touristique.
Mais elles ne suffisent pas à résoudre l’ensemble des difficultés du secteur.
L’attractivité d’une destination dépend aussi de l’état des routes, de l’accès aux soins, de la sécurité, de la disponibilité de l’eau et de l’électricité, des transports et de la qualité des infrastructures d’hébergement.
L’exemple de Rhumsiki est particulièrement révélateur.
Située dans la région de l’Extrême-Nord, cette destination touristique se trouve dans une zone faisant l’objet de fortes restrictions dans les conseils aux voyageurs du ministère français des Affaires étrangères.
L’amélioration d’une piscine ou de la literie ne peut, à elle seule, modifier les conditions générales de sécurité.
Le Challenge Découverte a pu mettre en évidence le potentiel touristique du Cameroun.
Mais valoriser ce potentiel exige également de reconnaître les investissements et les réformes nécessaires pour le rendre accessible dans de bonnes conditions.
La fable de la neutralité politique
« Mon parti politique, c’est le Cameroun », affirme Steve Fah.
Il insiste également sur le fait qu’il n’est « pas un béni-oui-oui ».
Pourtant, plusieurs passages de l’entretien montrent que son discours sur le pouvoir politique est loin d’être dépourvu de prises de position.
Il révèle notamment que son équipe a été reçue avant le départ par le ministre de l’Administration territoriale, sans que cette rencontre ait fait l’objet d’une communication publique.
Interrogé sur cette démarche, il répond : « On n’a pas besoin de caution. »
Une rencontre avec un responsable gouvernemental ne constitue évidemment pas, à elle seule, la preuve d’un alignement politique.
Mais la question de la transparence se pose lorsqu’un projet revendique une indépendance totale tout en sollicitant ou en bénéficiant de relations institutionnelles.
Steve Fah affirme également qu’« on devait applaudir le président Paul Biya » et qu’« on peut changer le Cameroun en travaillant avec Paul Biya ».
Ces propos traduisent une appréciation politique qu’il est parfaitement libre de défendre.
Ils méritent toutefois d’être rapprochés de ses critiques particulièrement sévères à l’égard du gouvernement.
À un moment de l’entretien, il estime que celui-ci a « échoué, lamentablement ».
Plus tard, dans un exercice où il doit s’adresser à un Paul Biya imaginaire, il demande pourquoi le président laisse ses collaborateurs « faire autant de désordre ».
Il reproche aux ministres de ne pas aimer suffisamment le Cameroun et de poursuivre des ambitions personnelles.
En revanche, il présente le chef de l’État comme un dirigeant ayant beaucoup réalisé, mais dont les réalisations seraient insuffisamment expliquées au public.
La responsabilité de l’échec se trouve ainsi principalement attribuée aux collaborateurs, tandis que les mérites sont davantage associés au président.
Cette distinction correspond à une lecture politique bien connue : celle d’un chef de l’État présenté comme bien intentionné, mais mal servi par son entourage.
Elle appelle une question institutionnelle fondamentale.
Dans un régime où le président nomme les principaux membres du gouvernement et définit les grandes orientations de l’action publique, comment répartir équitablement les responsabilités entre le chef de l’État et ses collaborateurs ?
On peut critiquer les ministres tout en soutenant le président.
Mais une analyse cohérente du bilan gouvernemental doit également examiner les responsabilités qui découlent des pouvoirs constitutionnels de chacun.
Ce que révèle l’entretien
Au terme de cet échange sur Times Télévisions, le Challenge Découverte apparaît sous deux dimensions distinctes.
La première concerne l’initiative elle-même.
Faire découvrir les régions camerounaises, valoriser les paysages, présenter les traditions locales et attirer l’attention sur le potentiel touristique du pays constituent des objectifs légitimes.
La seconde concerne le discours de son promoteur.
Sur ce terrain, plusieurs contradictions méritent d’être relevées.
Steve Fah revendique le droit de suppléer certaines insuffisances de l’État, mais condamne sévèrement une initiative citoyenne de construction scolaire.
Il invoque le patriotisme pour demander la participation bénévole de certains créateurs, tout en assumant la rémunération d’autres intervenants et la dimension commerciale de ses projets futurs.
Il insiste sur la nécessité de développer le tourisme, mais semble parfois sous-estimer les contraintes structurelles et sécuritaires qui conditionnent son essor.
Enfin, il revendique une indépendance politique tout en formulant des appréciations nettement favorables au chef de l’État et beaucoup plus critiques envers ses ministres.
Ces contradictions ne retirent rien à l’intérêt des images produites pendant le voyage.
Elles montrent cependant que la promotion d’un pays et la cohérence du discours qui l’accompagne doivent être appréciées séparément.
Conclusion : Le patriotisme ne peut pas être une règle à deux vitesses
Le Challenge Découverte a contribué à mettre en lumière des richesses du Cameroun qui méritent davantage d’attention.
Mais le patriotisme invoqué pour défendre cette initiative ne devrait pas devenir un critère variable selon les personnes et les intérêts concernés.
Une collecte destinée à construire une école mérite d’être examinée selon les mêmes exigences de transparence et de légalité qu’une collecte organisée autour d’un projet touristique.
Le travail d’un créateur camerounais mérite autant de considération que celui d’un invité étranger.
Et la responsabilité politique doit être appréciée à tous les niveaux de l’État, sans exonération automatique de ceux qui exercent les pouvoirs les plus importants.
Le véritable enjeu de cet entretien réside donc dans la cohérence des principes défendus.
On ne peut pas faire du patriotisme un devoir pour les autres et une opportunité commerciale pour soi-même sans accepter que cette différence soit questionnée
John Lawson









