Infos Business of Monday, 19 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Crépuscule de Biya : Des risques politiques et financiers liés à l’incertitude

L’abaissement à « B- » assorti d’une perspective stable trace une ligne de crête étroite L’abaissement à « B- » assorti d’une perspective stable trace une ligne de crête étroite

L’abaissement de la note souveraine du Cameroun de « B » à « B- » par Fitch Ratings, assorti d’une perspective stable, est un signal des risques politiques et financiers liés à l’incertitude sur la succession de Paul Biya. L’absence de visibilité sur la transition politique pourrait freiner les décisions publiques et accroître la prime de risque exigée par les créanciers.

NOTE SOUVERAINE DU CAMEROUN : LE CRÉPUSCULE POLITIQUE DE PAUL BIYA ALOURDIT LA FACTURE DE LA DETTE

En abaissant la note souveraine du Cameroun de « B » à « B- », l’agence Fitch Ratings sanctionne moins un dérapage budgétaire soudain que l’incapacité du pouvoir à clarifier l’après-Paul Biya. L’attentisme au sommet de l’État pèse sur des arbitrages économiques décisifs, au moment précis où le calendrier des remboursements se resserre.

La note souveraine du Cameroun porte désormais un visage : celui de l’opacité institutionnelle. En abaissant d’un cran la note de défaut émetteur à long terme du pays, Fitch Ratings a acté ce que les marchés intégraient déjà à bas bruit. L’incertitude qui entoure la succession de Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis 1982, est devenue un passif financier majeur.

L’agence évoque explicitement le risque d’une transition désordonnée du pouvoir. Elle assortit sa décision d’une perspective stable, après plus d’un an de perspective négative.

POURQUOI LA NOTE SOUVERAINE DU CAMEROUN RECULE

Le paradoxe tient dans un chiffre. En avril 2026, Fitch estimait la dette publique camerounaise à 41,2 % du PIB pour 2025. La médiane des pays notés « B » atteignait 51 %. Le Cameroun reste donc moins endetté que ses pairs.

L’agence le reconnaît d’ailleurs. Elle relève des déficits budgétaires étroits, une dette faible et en recul par rapport aux pays comparables, ainsi qu’une croissance réelle solide. Ce ne sont pas les ratios qui précipitent la dégradation.

Deux autres facteurs pèsent. Le premier est politique : l’absence de visibilité sur la dévolution du pouvoir. Le second est financier. Fitch pointe le resserrement du marché régional de la CEMAC et un recours accru aux emprunts commerciaux extérieurs, dans un contexte de besoins de financement en hausse. C’est l’accumulation de contraintes de liquidité et l’absence de cap politique qui font basculer le pays dans une zone de vulnérabilité accrue.

L'ÉTAT EN SUSPENS : LE COUT DU VIDE SUCCESSORAL

Un mécanisme de suppléance resté théorique

Le principal moteur de la dégradation ne réside pas dans un choc extérieur imprévu. Il se loge dans l’architecture même du pouvoir à Yaoundé.

Aucun dauphin n’a été adoubé par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). La révision constitutionnelle promulguée le 14 avril 2026 a pourtant rétabli le poste de vice-président, chargé d’achever le mandat en cas de vacance. Fitch y voyait en avril un facteur de stabilisation. Six mois plus tard, le poste reste vacant, comme le relevait RFI le 15 octobre. Le texte dispose que le président « peut » nommer un vice-président, sans l’y obliger.

Le vide touche aussi l’arbitre. C’est au Conseil constitutionnel qu’il reviendrait de constater une éventuelle vacance du pouvoir. Or l’institution vient de perdre son président, Clément Atangana.

Une administration en attente

Hypothèse d’analyse : cette incertitude se traduirait, dans les couloirs des ministères, par une forme de léthargie administrative. Absorbés par les querelles de factions et le positionnement en vue de la future redistribution des cartes, hauts fonctionnaires et ministres hésiteraient à engager l’État sur des dossiers de long terme. Les réformes structurelles piétineraient, et la coordination entre la présidence, le secrétariat général et le ministère des Finances souffrirait de tiraillements constants.

Pour les agences, ce statu quo constitue un risque de rupture. En cas de disparition soudaine du chef de l’État, une contestation des mécanismes de succession pourrait suspendre la continuité de l’État et fragiliser la régularité du service de la dette. Les rumeurs de décès diffusées le 15 octobre, démenties le lendemain par le directeur du cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo, ont rappelé la fragilité du dispositif.

LE MUR DU REFINANCEMENT ET LA SATURATION REGIONALE

Des euro-obligation à deux chiffres

Cette paralysie politique percute une séquence financière tendue. Selon Reuters, les besoins de financement de l’État atteignent 3 104,2 milliards de francs CFA en 2026, contre 2 326,5 milliards en 2025. Rapportés à un PIB d’environ 32 500 milliards en 2025, ils approchent 10 % de la richesse nationale, selon nos calculs.

Le coût de l’argent extérieur est déjà élevé. En juillet 2024, Yaoundé a levé 550 millions de dollars à 10,75 %. En janvier 2026, le pays a placé 750 millions de dollars à 10,125 % sur sept ans. Selon Bloomberg, les rendements des euro-obligations camerounaises se sont envolés le 19 octobre, au lendemain de l’annonce de Fitch.

Le déclassement renchérit donc chaque nouvel emprunt. Pour lever des devises, le Trésor devra soit accepter des coupons à deux chiffres, soit se tourner vers des prêts commerciaux syndiqués, moins transparents et souvent adossés à des ressources futures.

Un marché régional sous tension

Le repli sur le marché sous-régional atteint lui aussi ses limites. Première économie de la CEMAC, le Cameroun sollicite massivement les banques de la zone. À fin juin 2026, celles-ci détenaient 75,1 % des 10 219,3 milliards de francs CFA de titres publics en circulation, selon la BEAC.

À fin mars 2026, les créances nettes du système monétaire sur les États de la CEMAC représentaient 83,5 % des crédits à l’économie. Le taux débiteur moyen est passé de 11,82 % à 12,36 % entre fin 2025 et début 2026. La BEAC se garde toutefois de conclure à un effet d’éviction démontré au détriment du secteur privé. Le risque reste celui d’une concentration du bilan des banques sur la dette des États.

LE PIÈGE DES RÉFORMES AJOURNÉES

Le lien entre politique et finances publiques se lit dans les arriérés intérieurs. Fitch les estimait à 560 milliards de francs CFA en 2025. Ces factures impayées aux entreprises locales assèchent la liquidité de l’économie réelle et réduisent mécaniquement les recettes fiscales futures.

Le symbole est cruel. L’euro-obligation de janvier 2026 devait servir en grande partie à apurer ces arriérés, selon la presse économique camerounaise. L’État emprunte ainsi à plus de 10 % pour payer ses propres fournisseurs.

Les remèdes sont connus. Réduire les subventions aux carburants, assainir la gouvernance de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), élargir l’assiette fiscale. Fitch souligne elle-même que les opérations de la compagnie pétrolière nationale réduisent la transparence budgétaire.

Hypothèse d’analyse : ces réformes exigent un capital politique que personne, dans l’appareil d’État actuel, ne souhaite dépenser à la veille d’une transition délicate. Les dépenses publiques restent par ailleurs tributaires d’impératifs sécuritaires, dans les régions anglophones et dans l’Extrême-Nord, ainsi que de logiques de redistribution destinées à préserver la cohésion des soutiens du régime.

LE PRIX POLITIQUE DE LA NOTE SOUVERAINE DU CAMEROUN

L’abaissement à « B- » assorti d’une perspective stable trace une ligne de crête étroite. Les fondamentaux, portés par une croissance que Fitch situait autour de 3,7 % sur 2026 et 2027, éloignent pour l’instant le spectre d’un décrochage vers les catégories proches du défaut.

La marge d’erreur, elle, s’est évaporée. Tant que la succession restera un tabou politique plutôt qu’un protocole institutionnel, créanciers et investisseurs factureront une prime de risque élevée sur chaque franc prêté à Yaoundé. La stabilisation des finances publiques ne se jouera plus seulement sur les tableaux de bord budgétaires. Elle dépendra de la capacité du pouvoir à organiser une passation ordonnée et prévisible.

John Lawson