Un sous-sol parmi les plus riches d'Afrique centrale, une contribution au PIB quasi nulle, des pertes fiscales colossales et une région entière dévastée sans retombées pour ses habitants : Jeune Afrique dresse le bilan économique accablant d'un secteur minier qui enrichit tout le monde sauf l'État et les populations.
Il y a des scandales qui se lisent en chiffres. Celui de l'or camerounais en compte plusieurs, et chacun est plus vertigineux que le précédent. Jeune Afrique, dans le premier volet d'une enquête exclusive en trois parties, les a rassemblés pour la première fois dans un tableau d'ensemble qui dit tout de l'échec économique d'un pays à valoriser l'une de ses ressources naturelles les plus précieuses.
C'est le chiffre le plus emblématique, et le plus accablant. Malgré des exportations enregistrées à l'étranger représentant des dizaines de tonnes sur plusieurs années, malgré des campements miniers qui ont transformé des villages entiers de la région de l'Est, malgré une fièvre de l'or qui a attiré des travailleurs du Niger, du Nigeria et du Burkina Faso — l'exploitation minière ne contribue qu'à peine 1 % du PIB camerounais. Un chiffre que Jeune Afrique place au cœur de son analyse et qui résume, à lui seul, l'ampleur du détournement organisé au détriment de l'économie nationale.
Pour un pays dont la région de l'Est s'étend sur 109 000 km² — une superficie légèrement supérieure à celle de la Corée du Sud — et recèle des gisements aurifères significatifs, ce 1 % n'est pas le signe d'une ressource rare. C'est le signe d'un pillage systématique.
Le 24 mai 2026, le directeur général de la Société nationale des mines (Sonamines), Serge Hervé Boyogueno, a posé un chiffre sur ce que tout le monde soupçonnait sans pouvoir le quantifier : près de 2 000 milliards de FCFA — soit 3 milliards d'euros — perdus sur cinq ans par le Cameroun à cause des exportations illégales d'or vers Dubaï. Une révélation explosive, rapportée en exclusivité par Jeune Afrique, qui a directement conduit le gouvernement à ouvrir une enquête confiée au Tribunal criminel spécial.
Pour mettre ce chiffre en perspective : 2 000 milliards de FCFA représentent une somme supérieure au budget annuel de plusieurs ministères camerounais réunis. C'est l'équivalent de dizaines d'hôpitaux, de centaines d'écoles, d'infrastructures routières dont la région de l'Est — la plus directement concernée par l'exploitation aurifère — aurait désespérément besoin. Avec un taux de pauvreté de 40,5 % de sa population, contre 35,7 % de moyenne nationale selon l'Institut national de la statistique, c'est précisément cette région qui paye le prix humain le plus lourd du pillage.
Si l'on remonte plus loin dans le temps, le tableau dressé par le Centre pour l'environnement et le développement (CED) et cité par Jeune Afrique est encore plus saisissant. Sur la période 2012-2023, les importations présentées comme provenant du Cameroun atteignent environ 92 500 kg d'or, pour une production officielle cumulée de seulement 5 468 kg. L'écart entre les deux chiffres — 87 tonnes d'or non déclarées — représente une valeur estimée à 2 494 milliards de FCFA. Et le montant des impôts et droits compromis sur cette seule période est chiffré à 843,8 milliards de FCFA, soit 1,29 milliard d'euros.
Des ressources fiscales qui, si elles avaient été perçues, auraient pu transformer la trajectoire de développement d'un pays classé parmi les économies à revenus intermédiaires inférieurs malgré l'abondance de ses ressources naturelles.
La réponse du gouvernement camerounais à la révélation de ces pertes a été rapide sur la forme, mais limitée dans la portée. Selon les chiffres révélés par Jeune Afrique, le ministère des Mines a sommé 216 sociétés d'arrêter leur exploitation et de démanteler leurs unités de traitement de graviers aurifères. Parmi elles, 62 opèrent dans la seule région de l'Est, dont 24 sont à l'arrêt complet pour non-conformité. Mais 17 continuent d'opérer sous couvert d'autorisations temporaires d'un mois, et seulement 21 ont entamé une démarche de régularisation.
Ce bilan partiel illustre la limite d'une approche répressive sans réforme structurelle du système de contrôle. Car le problème n'est pas seulement le nombre de sociétés illégales — c'est l'absence d'un dispositif crédible pour mesurer, certifier et taxer la production réelle. Comme le révèle Jeune Afrique, le système actuel de déclaration obligatoire basé sur le nombre d'unités d'exploitation ne garantit pas que les quantités déclarées correspondent à ce qui est réellement extrait sur place.
Le dernier chiffre est peut-être le plus révélateur de tous : zéro. C'est le nombre de documents obligatoires qui jalonnent le parcours de l'or camerounais entre son extraction et sa vente à un bureau d'achat. Zéro papier signé entre l'orpailleur et le collecteur. Zéro document entre le collecteur et le bureau d'achat. Zéro mention obligatoire du site d'extraction. Une opacité totale et légalement entretenue, que Jeune Afrique documente avec précision et qui constitue le terreau sur lequel prospèrent tous les autres abus.
Tant que cette chaîne restera sans papiers, l'or camerounais continuera de s'évaporer dans les circuits internationaux sans laisser de trace dans les caisses de l'État. Et la région de l'Est continuera de voir son sous-sol creusé, ses forêts déboisées, ses paysages transformés en « paysages lunaires ocre creusés de galeries labyrinthiques » — selon les mots de Jeune Afrique — sans que ses habitants n'en perçoivent la moindre contrepartie durable.









