Une enquête publiée par le média français Le Point jette une lumière crue sur l’un des contrats les plus sensibles de l’économie camerounaise : celui liant l’État à la multinationale suisse Société Générale de Surveillance (SGS) pour le scanning des conteneurs au port de Douala.
Retard contractuel de sept ans. Conteneur d’armes non détecté. Près d’un milliard de dollars de flux cumulés. Et un spectaculaire retournement politique au sommet de l’État.
Selon Le Point, ce qui devait être un simple dispositif technique de contrôle des marchandises est devenu un dossier explosif mêlant souveraineté, sécurité nationale et rapports de force entre un État africain et une multinationale européenne.
Sept ans de retard sur une obligation contractuelle
Le contrat signé le 2 mars 2015 confie à SGS le scanning des conteneurs au Port autonome de Douala dans le cadre du Programme de Sécurisation des Recettes Douanières (PSRD-NG).
Mais un point précis attire aujourd’hui l’attention des juristes : l’Annexe III du contrat.
Ce document impose l’installation de quatre scanners industriels dans un calendrier clairement défini.
Le quatrième scanner devait être opérationnel au plus tard le 31 décembre 2015.
Selon l’enquête de Le Point, il ne sera finalement mis en service qu’en 2022.
Sept années de retard.
Or, dans ce type de contrat, la durée d’exploitation est juridiquement liée au déploiement complet des équipements.
Autrement dit : si l’obligation principale n’est pas respectée dans les délais, la question de la validité de la durée contractuelle peut se poser.
Pour plusieurs spécialistes du droit public cités par le média français, ce point pourrait constituer un manquement contractuel majeur.
Un conteneur d’armes qui échappe au scanning
Mais le volet le plus sensible est peut-être sécuritaire.
Selon Le Point, un conteneur contenant des armes aurait été intercepté par les forces militaires camerounaises — et non détecté par le système de scanning opéré sous responsabilité de SGS.
Dans un pays confronté à plusieurs défis sécuritaires, cet épisode soulève une question essentielle :
le dispositif censé sécuriser l’entrée des marchandises dans le pays fonctionne-t-il réellement ?
Car au-delà des recettes fiscales, le scanning des conteneurs touche directement à la sécurité nationale et à la souveraineté de l’État.
Un contrat proche du milliard de dollars
L’aspect financier est tout aussi spectaculaire.
Entre 2015 et 2025, les flux générés par le dispositif sont estimés à 601,8 milliards de FCFA, soit près d’un milliard de dollars de recettes cumulées.
L’investissement initial : quatre scanners industriels.
La rémunération : un mécanisme directement indexé sur les volumes d’importation.
Autrement dit, plus le commerce extérieur camerounais augmente, plus la rémunération du dispositif augmente mécaniquement.
Selon plusieurs audits évoqués dans l’enquête, certains observateurs s’interrogent sur la proportion entre l’investissement initial et les revenus générés sur dix ans.
Dans un pays où le port de Douala représente une part déterminante des recettes publiques, cette question est loin d’être anodine.
Une décision présidentielle… puis un retournement inattendu
Le volet politique du dossier est sans doute le plus spectaculaire.
En mars 2025, le chef de l’État camerounais donne son accord pour ne pas renouveler le contrat de SGS et valide la sélection d’un nouvel opérateur chargé de reprendre le scanning.
Le 2 janvier 2026, ce nouvel opérateur commence effectivement ses activités.
SGS est alors écartée du port de Douala.
Mais moins d’un mois plus tard, le 29 janvier 2026, coup de théâtre.
Une réunion convoquée par le Premier ministre aboutit à une décision permettant à SGS de reprendre le scanning des conteneurs.
En quelques semaines, un dispositif remplacé par décision présidentielle est réintroduit par arbitrage gouvernemental.
Pour plusieurs observateurs, cette séquence révèle une fracture institutionnelle rare au sommet de l’État.
Une question qui dépasse le Cameroun
Pour Le Point, l’affaire pose une question plus large sur les relations économiques entre multinationales occidentales et États africains.
Lorsqu’une entreprise étrangère intervient directement au cœur des recettes douanières d’un pays, l’équilibre contractuel est-il réellement équilibré ?
Les clauses d’arbitrage international et les mécanismes juridiques protecteurs peuvent rendre extrêmement coûteuse toute rupture de contrat pour un État.
Le dilemme devient alors classique :
– maintenir un contrat contesté ;
– ou rompre et risquer un arbitrage international potentiellement explosif.
Une affaire qui pourrait remonter jusqu’en Suisse
Basée à Genève, SGS est l’une des plus grandes sociétés mondiales d’inspection et de certification, cotée en bourse et réputée pour ses standards élevés de conformité.
Mais le dossier camerounais pourrait désormais alimenter un débat plus large en Europe :
quelles sont les responsabilités d’une multinationale suisse lorsqu’elle intervient sur les recettes souveraines d’un État et que l’exécution contractuelle est contestée ?
Dans un contexte où les entreprises européennes sont soumises à des exigences croissantes en matière de gouvernance et de diligence raisonnable, l’affaire pourrait avoir un écho bien au-delà de l’Afrique centrale.
À Douala, une chose est certaine :
le débat ne porte plus seulement sur des scanners.
Il porte désormais sur la souveraineté économique d’un État et sur l’influence réelle que peuvent exercer certaines multinationales sur ses décisions stratégiques.
Source : CamerounWeb









