Un parking plein pendant une intersession. C'est le détail anodin par lequel Jeune Afrique ouvre son enquête exclusive du 23 avril sur l'Assemblée nationale du Cameroun — et ce petit fait dit tout sur l'ampleur de la révolution silencieuse que Théodore Datouo est en train d'opérer depuis son installation à la présidence de la chambre basse en mars 2026. Sous son prédécesseur Cavayé Yéguié Djibril, les agents avaient pris l'habitude de «disparaître à la fin de chacune des sessions parlementaires pour ne réapparaître qu'à la suivante». Aujourd'hui, ils sont là. Et ce changement d'apparence minime annonce une transformation bien plus profonde — et bien plus douloureuse à révéler.
Les chiffres que Jeune Afrique révèle en exclusivité donnent le vertige. Les enquêtes diligentées par Datouo ont permis d'identifier «près de 150 agents fictifs qui percevaient salaires et primes chaque mois» dans les fichiers du personnel. Une armée de fantômes grassement rémunérés sur les deniers publics, sans jamais avoir mis les pieds dans les couloirs du Palais de verre de Ngoa-Ekellé. Mais ce n'est pas tout. «Des dizaines d'autres, titulaires de faux diplômes, ont dû être reclassés au niveau de leurs qualifications réelles» — révélant que le recrutement à l'Assemblée nationale fonctionnait depuis des années selon des critères que le mérite et les compétences réelles ne guidaient manifestement pas.
Le parc automobile constitue une autre révélation stupéfiante de l'enquête de Jeune Afrique. Les équipes d'investigation ont découvert un parc «quasi vide, la plupart des véhicules ayant été réformés, y compris ceux datant de moins de cinq ans». Des voitures neuves réformées en quelques années — une pratique qui, dans la logique des institutions camerounaises, renvoie soit à des destructions volontaires pour justifier des achats répétés, soit à des détournements purs et simples de véhicules publics vers des usages privés.
Mais le chiffre le plus accablant de toute cette enquête, c'est Jeune Afrique qui le révèle avec une précision qui laisse sans voix : la trésorerie de l'Assemblée nationale a été «plombée de près de 10 milliards de francs CFA» — soit 15 millions d'euros — «entièrement consommés en seulement trois mois d'exercice». Une hémorragie financière d'une ampleur comparable aux plus grands scandales de gestion publique camerounais. Un responsable de l'institution, cité sous couvert d'anonymat par Jeune Afrique, confirme l'ampleur du désastre avec des mots qui glacent : «On n'était plus loin de la banqueroute.»
Ce responsable détaille le catalogue des irrégularités accumulées au fil des années : «l'exécution du budget en marge des lois et règlements de gestion des finances publiques, les cas de faux et usages de faux, de marchés fictifs, de surfacturations et de missions fictives». Une liste qui couvre tous les grands classiques du détournement de fonds publics — et qui suggère que la dérive n'était pas accidentelle mais systémique, organisée et protégée.
Jeune Afrique livre enfin un chiffre structurel qui explique comment une telle dérive a pu prospérer : l'Assemblée nationale camerounaise compte «environ 1 300 salariés», dont le traitement représente «près de 70% de son budget annuel». Une institution dont les trois quarts des ressources sont absorbés par les rémunérations — avant même de payer l'électricité, l'entretien, les fournitures ou les activités législatives. Dans ce contexte, 150 postes fictifs représentent non pas une anomalie marginale mais une ponction massive sur les finances d'une institution déjà structurellement sous-dotée.









