Il voulait faire le ménage. Il est en train de le faire. Mais dans les couloirs du Palais de verre de Ngoa-Ekellé, ce ménage-là a des ennemis — nombreux, bien installés et déterminés à freiner l'élan du nouveau président de l'Assemblée nationale, Théodore Datouo. C'est la face cachée de la réforme que Jeune Afrique révèle en exclusivité dans son enquête du 23 avril : derrière les chiffres accablants des 150 agents fictifs et des 10 milliards engloutis en trois mois, il y a des hommes qui ont tout à perdre — et qui n'entendent pas perdre sans se battre.
Jeune Afrique décrit avec précision la nature de la résistance à laquelle se heurte Datouo. Elle ne prend pas la forme d'une opposition frontale — trop risquée, trop visible. Elle s'exprime dans l'ombre, par des méthodes que le journal qualifie d'emblée : «Certains d'entre eux, membres de cabinets obscurs, multiplient les rumeurs pour fragiliser le nouveau président et freiner son élan.» Des rumeurs dont le contenu n'est pas précisé mais dont la fonction est claire : déstabiliser, décourager, faire douter — les collaborateurs, les parlementaires, l'opinion.
Car ce que Datouo est en train de démanteler, c'est un système de privilèges soigneusement construit sur des années — peut-être des décennies. Les agents fictifs avaient des protecteurs. Les faux diplômes avaient été validés par quelqu'un. Les 10 milliards avaient été consommés avec l'accord de quelqu'un. Et les véhicules réformés prématurément avaient bénéficié à quelqu'un. Ces «quelqu'uns» sont toujours là — dans les couloirs, dans les cabinets, dans les réseaux. Et ils savent que si l'audit de Datouo va jusqu'au bout, leurs noms pourraient finir par apparaître.
Parmi les premières mesures concrètes prises par Datouo que Jeune Afrique documente, une se distingue par sa simplicité et son efficacité symbolique. Fin mars, le nouveau président a informé les employés de l'Assemblée qu'ils devront désormais fournir «une attestation de présence effective délivrée par les chefs de structures dont ils relèvent avant tout paiement de salaire». En d'autres termes : pas de présence confirmée, pas de salaire. Une mesure d'une banalité administrative déconcertante — qui n'aurait jamais dû être nécessaire dans une institution d'État — mais qui, dans le contexte de l'Assemblée nationale camerounaise post-Cavaye, représente une petite révolution.
Cette décision, combinée à la présence physique permanente de Datouo dans ses bureaux au siège de l'Assemblée — «à la différence de son prédécesseur dont le cabinet se situait à sa résidence», note Jeune Afrique —, change structurellement le rapport de force entre la direction et le personnel. «Ça lui permet d'avoir un meilleur contrôle, condition nécessaire pour mettre fin à certaines pratiques», confie une source citée par le journal. Un contrôle de proximité qui prive les agents fictifs et les bénéficiaires de dépenses fantaisistes de la distance protectrice dont ils jouissaient sous l'ancien régime.
L'homme que Biya a placé là — mais qui gouverne seul
Jeune Afrique soulève implicitement une question fascinante : Datouo a été propulsé à la présidence de l'Assemblée nationale dans des circonstances que le journal avait précédemment décrites comme liées à l'influence de la Première Dame Chantal Biya — dont la mère défunte était une proche de l'élu des Hauts-Plateaux. Un homme de réseau, donc, produit du système. Et pourtant, voilà qu'il s'attaque frontalement aux réseaux installés au sein de l'institution qu'on lui a confiée.
Ce paradoxe apparent n'en est peut-être pas un. Il est possible que Paul Biya — ou son entourage — ait précisément choisi Datouo parce qu'il était extérieur aux clans qui s'étaient emparés de l'Assemblée nationale, suffisamment indépendant pour faire le ménage sans en être tributaire. Un homme de l'ombre, comme Jeune Afrique l'avait qualifié à son installation, mais un homme d'action — dont l'audit en cours pourrait bien produire, dans les prochaines semaines, des révélations encore plus explosives que celles déjà connues.
L'Assemblée nationale camerounaise n'a pas encore livré tous ses secrets. Et Théodore Datouo, selon toute apparence, n'a pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin.









