La plainte pour « trahison » déposée par Olivier Bibou Nissack contre Henri Djoko auprès du Comité national de médiation et d’arbitrage (CNMA) du MRC, est née d’une rumeur sur une supposée alliance avec le régime, révèle la place excessive du soupçon et des accusations de déloyauté dans les conflits internes du parti.
MRC : LE SYNDROME DU « TRAÎTRE » OU L’ART DE L’AUTODESTRUCTION POLITIQUE
En portant plainte pour « trahison » contre Henri Djoko depuis sa cellule de Kondengui, Olivier Bibou Nissack a voulu laver son honneur. Il a surtout levé le voile sur une mécanique destructrice : la propension de l’opposition camerounaise à cannibaliser ses propres figures, offrant au régime le spectacle de sa propre neutralisation. L’histoire politique retiendra peut-être qu’il aura suffi d’une rumeur, née sur les réseaux sociaux et relayée lors d’une réunion militante à Strasbourg, pour ouvrir une crise publique au sein du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC). Dans une plainte adressée au Comité National de Médiation et d’Arbitrage (CNMA) et enregistrée à la Prison centrale de Yaoundé le 30 octobre 2026, il exige l’exclusion d’Henri Djoko. Militant de Strasbourg et ancien secrétaire régional du MRC Europe, celui-ci n’exerce plus de fonction officielle depuis sa démission de mars 2022. Bibou Nissack a cru s’adresser aux textes et aux règles de sa formation. Mais en franchissant les murs de la prison pour s’étaler sur Facebook, ce réquisitoire disciplinaire a cessé d’appartenir à son auteur. Il est devenu un miroir impitoyable des dérives de l’opposition camerounaise.
LA PARANOÏA COMME MODE DE GESTION
Le document de cinq pages rédigé depuis Kondengui est un cri d’alarme autant qu’un acte d’accusation. Selon la plainte, Henri Djoko aurait affirmé au téléphone que le porte-parole historique de Maurice Kamto avait « fait alliance avec le régime » et « tourné le dos au MRC ». Une rumeur, que mentionne le message de M. Djoko, lui prête en outre un projet politique parallèle avec une députée. Bibou Nissack mesure le danger mortel du soupçon. Dans sa plainte, les mots claquent comme des avertissements tragiques. Être dépeint en traître reviendrait à « mettre une cible dans [son] dos » et constituerait « un appel au meurtre à peine voilé ».
Cette réaction éclaire une réalité. Le soupçon est parfois fondé. Le MRC l’a appris à ses dépens lorsque l’infiltration de ses rangs l’a conduit à boycotter les législatives et les municipales de 2020. Mais quand il devient l’arme ordinaire des querelles internes, il cesse de protéger le parti et commence à le détruire. Faute d’espaces de débat contradictoire sereins, la suspicion d’« intelligence avec l’ennemi » tend à devenir l’arme absolue de disqualification.
Le plaignant lui-même n’échappe pas au syndrome qu’il dénonce. Accusé d’être un traître, il réclame l’exclusion de son accusateur pour trahison, au titre de l’article 82 du règlement intérieur. Or le message d’Henri Djoko joint à la plainte, rédigé pour l’essentiel au conditionnel, rapporte un doute exprimé entre militants. Il rejette toute campagne de déstabilisation et ne contient aucun propos qui établisse une trahison. Ses propres soutiens le soulignent.
LE FESTIN DES DÉTRACTEURS
Cette pathologie du soupçon fait le lit des adversaires du mouvement. Dès la publication de la plainte, les commentateurs hostiles se sont jetés sur l’aubaine. Quand Armand Noutack II, ancien membre du Directoire national exclu du MRC par le CNMA en juillet 2023, rappelle à Bibou Nissack le sort de Christian Penda Ekoka, de Michèle Ndoki, de Sosthène Médard Lipot ou de Richard Tamfu, il trouve un écho. Les détracteurs n’ont plus besoin de chercher des failles. Ils utilisent les propres mots du porte-parole prisonnier pour soutenir que le MRC broie ses enfants. Peu importe que la liste mélange un allié extérieur au parti et des cadres dont les actes ont profité au régime. Peu importe aussi que l’argument s’adresse à Maurice Kamto, qui ne préside plus le MRC depuis le 8 septembre et n’a pas à trancher. L’effet est produit.
Le portrait d’un baron tout-puissant, que partagent les défenseurs d’Henri Djoko comme ses adversaires, résiste mal aux faits. Il n’exerce plus aucune fonction officielle au sein du MRC Europe depuis plus de quatre ans. Le contradicteur n’est pas davantage un témoin neutre. Il commente une instance qui l’a exclu.
UNE LIGNE DE FAILLE ENTRE KONDENGUI ET L’EUROPE
En qualifiant Henri Djoko et ses éventuels complices d’« escadron de la mort », en dénonçant une « cabale » au service d’un « plan macabre », Bibou Nissack fragilise involontairement le récit d’une organisation soudée autour d’un idéal de résistance. La querelle laisse voir une ligne de faille. D’un côté, il y a des détenus qui sacrifient leur liberté et qui, pour les cadres, épuisent leur épargne familiale, faute d’un dispositif pensé pour une détention aussi longue. De l’autre, il y a une diaspora organisée, que ses adversaires accusent volontiers d’arbitrer les destins militants depuis l’Europe.
LA PRIME AU POUVOIR EN PLACE
Le parti se déchire sur la fuite plutôt que sur la rumeur. Un ancien premier vice-président, Mamadou Mota, appelle au rejet procédural de la plainte, et des cadres s’invectivent publiquement. Pendant ce temps, un acteur compte les points en silence : le régime de Yaoundé. L’opposition camerounaise n’a jamais semblé aussi inoffensive que lorsqu’elle s’enferme dans ces procès en sorcellerie. Au lieu de concentrer ses forces sur la préparation des législatives et des municipales, la conquête des indécis et la défense des libertés, elle s’épuise dans des règlements de comptes de couloir. L’invective y tient lieu de boussole.
Le CNMA dispose pourtant d’une issue. Bibou Nissack lui demande aussi d’émettre un avis invitant les militants à recourir aux instances internes plutôt qu’à la calomnie. Restaurer l’honneur d’un prisonnier sans exclure un militant sur la foi d’un doute exprimé, ce serait traiter la rumeur sans fabriquer un nouveau « traître ».
Tant que la contestation politique camerounaise confondra loyauté et soumission aveugle, et tant qu’elle traitera chaque friction interne comme un acte de haute trahison passible d’exécution médiatique, elle demeurera son propre geôlier. Un parti qui consacre son énergie à débusquer de faux traîtres dans ses rangs s’interdit d’écrire l’histoire. Il ne fait qu’alimenter la chronique de ses renoncements.
John Lawson









