La crise actuelle au sein du MRC est la conséquence d’un ancien contentieux financier et organisationnel remontant à 2019. Thierry Okala Ebode a géré pendant plusieurs mois les fonds destinés aux prisonniers politiques sans dispositif comptable formel, avant qu’un audit interne ne relève plusieurs irrégularités.
Il y a dans toute crise politique une histoire cachée — celle qui précède les arguments juridiques, les communiqués et les procédures. Pour le MRC, cette histoire a commencé en janvier 2019, dans les couloirs de Kondengui. Et elle vient d'être racontée publiquement, pour la première fois, par Engelbert Lebon Datchoua, cadre du MRC, lors d'un live sur les réseaux sociaux. Ce qu'il révèle éclaire d'un jour nouveau la crise de 2025-2026 — et oblige à relire l'affaire Okala Ebode autrement.
2019 : la confiance aveugle
Janvier 2019. Les forces de l'ordre arrêtent Maurice Kamto et la quasi-totalité des cadres du MRC. Un seul membre du présidium échappe à la vague : Thierry Okala Ebode, alors trésorier national adjoint. Dans l'urgence de la répression, le parti lui confie la gestion des prisonniers politiques. Aucun texte ne le prévoyait. Aucune procédure ne l'encadrait. C'était une décision de confiance — aveugle, totale, humaine.
Pendant neuf mois, Okala devient le pivot de la solidarité interne. Les fonds de la diaspora, les dons des sympathisants, les transferts internationaux — tout transite par lui. "Le parti fait une confiance aveugle à Thierry Okala Ebode", dit Datchoua. "Okala a géré pendant neuf mois, sans rendre compte à qui que ce soit. Ni au Directoire, ni au Premier Vice-Président, ni à personne."
Une question qui reste sans réponse
Il y a dans ce récit un détail que Datchoua formule avec précaution — "peut-être par le génie des eaux qui le protègent" — mais qui mérite d'être posé clairement, même si nous ne prétendons pas y répondre.
En janvier 2019, lorsque les forces de l'ordre arrêtent les cadres du MRC, tous les membres du présidium sont interpellés. Tous, sauf un : Thierry Okala Ebode. Le président est arrêté. Le Premier Vice-Président est arrêté. La deuxième Vice-Présidente est arrêtée. Le Secrétaire Général est arrêté. Mota sera arrêté plus tard, au mois de juin. Mais Okala, lui, ne sera jamais arrêté.
Dans une opération de répression aussi ciblée et aussi précise, l'absence d'une personne ne passe pas inaperçue. Elle pose une question que le live soulève sans y répondre directement : pourquoi Okala Ebode n'a-t-il pas été arrêté ? Par chance ? Par prudence ? Par protection ?
Nous ne le savons pas. Et nous ne prétendrons pas le savoir. Mais la question existe. Et elle prend une résonance particulière quand on la met en regard avec ce qui vient ensuite — neuf mois de gestion exclusive des fonds du parti sans rendre compte, un audit catastrophique, et une contestation frontale de la légitimité du parti à partir du moment où des comptes lui ont été demandés.
Les faits sont là. Les conclusions appartiennent au lecteur.
Une gestion sans trace
Ce qui préoccupe Datchoua dès cette époque, c'est le mode opératoire. Les fonds destinés aux prisonniers politiques transitent par les numéros personnels d'Okala — Orange Money, Mobile Money — et non par des comptes dédiés du parti. Datchoua milite pour des numéros distincts. Il se heurte à un refus. "Tu es trop procédurier", lui répond-on. On n'a pas le temps.
L'incident des 15 000 dollars dit tout. Un donateur américain publie sur les réseaux sociaux la preuve d'un transfert envoyé à Okala — sans que le parti n'en ait été officiellement informé. Lorsque Datchoua soulève la question, Okala répond : "Ce n'est pas avec des humeurs qu'on nourrit les prisonniers politiques." C'est la réponse d'un homme qui se sait indispensable et qui le fait sentir.
Des centaines de millions circulent ainsi — sans registres, sans justificatifs, sans comptabilité séparée. C'était la guerre. On ne faisait pas la comptabilité. Mais la guerre finit toujours. Et les comptes restent.
L'audit catastrophique
À la sortie de prison, Kamto demande des comptes. C'est son principe — il ne sanctionne pas sous l'émotion. Le MRC attend un an et demi. Rendez-vous sur rendez-vous. Jusqu'au jour où Okala remet une pile de documents. Une commission d'audit est créée par le Directoire.
Les résultats, selon Datchoua, sont catastrophiques. Absence de registres comptables. Absence de justificatifs. Confusion systématique entre finances personnelles et finances du parti. Flux financiers non déclarés. Décisions unilatérales sur les dépenses.
Face à ce rapport, le MRC fait le choix de ne pas sanctionner publiquement. "Maurice Kamto croit en l'humain", dit Datchoua. Okala est repositionné comme secrétaire national chargé des réformes administratives. C'est un choix humaniste — et c'est aussi un contentieux qui reste ouvert, une rancœur qui s'installe, une blessure narcissique qui ne se referme pas.
Le retour et la rupture
À l'approche de la présidentielle de 2025, Okala refait surface dans les réunions du Directoire. Il pose des questions sur la stratégie, cherche à comprendre les plans internes. Pour certains cadres, ce retour est perçu comme une tentative de reconquête d'une influence perdue depuis l'audit. Un groupe se forme — Datchoua l'appelle "le syndicat" — qui conteste la ligne du parti et s'oppose frontalement au leadership de Kamto.
Puis vient la rupture définitive. Lors d'un échange interne, Okala aurait déclaré : "Maurice Kamto m'a fait beaucoup de mal... Je vais lui faire la peau." Cette phrase marque la fin de toute ambiguïté. Ce n'est plus un désaccord politique. C'est une rancœur personnelle assumée. Okala est suspendu après avoir insulté une cadre du parti. Et quelques semaines plus tard, lui et plusieurs membres du syndicat quittent le MRC — pour saisir le MINAT, les tribunaux, et alimenter la guerre de récits que nous avons documentée depuis le 9 juillet.
Ce que ce témoignage dit de la crise
La crise du MRC de 2025-2026 n'est pas née du débat sur la légalité de la Convention du 21 décembre. Elle n'est pas née de la question de la visioconférence, ni de l'article 68 du Règlement intérieur, ni de la lettre du MINAT. Elle est le résultat d'un passif financier non résolu, d'une frustration accumulée depuis 2019, d'une perte d'influence mal digérée, et d'une rancœur personnelle qui a fini par se transformer en dissidence politique.
Les arguments juridiques d'Okala Ebode — ceux qu'il développe depuis des mois dans les médias et devant le MINAT — sont l'habillage d'une histoire beaucoup plus ancienne et beaucoup plus personnelle. Ce n'est pas un légaliste qui défend les textes du parti. C'est un homme qui n'a jamais digéré qu'on lui demande des comptes — et qui a choisi de contester la légitimité de ceux qui les lui ont réclamés.
Nous présentons ce témoignage pour ce qu'il est : les révélations d'un cadre du MRC dans un live public, pas une décision officielle du parti. Elles ne sont pas vérifiées indépendamment. Mais elles éclairent d'une lumière crue une crise que nous avons suivie depuis le début — et elles donnent à certains comportements d'Okala Ebode une cohérence que les arguments juridiques seuls ne suffisaient pas à expliquer.
La crise du MRC est d'abord financière, organisationnelle et humaine. Elle est juridique seulement en apparence.
John Lawson









