BBC Afrique of Thursday, 21 August 2025

Source: BBC

Capitaine Ibrahim Traoré : den quoi peut-il être comparé à Thomas Sankara ?

Capitaine Ibrahim Traoré Capitaine Ibrahim Traoré

Très populaire au sein de la jeunesse africaine, le capitaine Ibrahim Traoré (IB) arrivé au pouvoir au Burkina Faso il y a trois ans, continue de cultiver les ressemblances avec l'ancien capitaine révolutionnaire Thomas Sankara.

Trente cinq ans après la mort de Thomas Sankara le 15 octobre 1987, une nouvelle figure politico-militaire émerge au Burkina Faso à l'issue d'un coup d'État du 30 septembre 2022.

Depuis bientôt trois ans, le nouvel homme fort du Faso continue d'imprimer sa marque à la tête de ce pays d'Afrique de l'Ouest.

Discours tranchants, gestes et blagues, Ibrahim Traoré qui apparaît toujours dans les cérémonies officielles les mains gantées, le béret rouge vissé sur la tête, pistolet à la ceinture et un cache-cou devenu presque son identité, cultive l'image d'un militaire proche du peuple à l'image d'un certain Thomas Sankara. Certains le voient désormais comme le digne héritier du capitaine révolutionnaire.

Le nationalisme et l'anti-impérialisme comme points communs entre IB et Thomas Sankara

Wendyam Hervé Lankoandé, analyste politique indépendant burkinabé, note que ''le capitaine Traoré reprend à son compte certains codes rhétoriques de Thomas Sankara : discours directs dans un langage simple accessible au petit peuple et réaffirmation d'une souveraineté nationale''.

Malgré la différence du contexte politique régional et international qui sépare les deux hommes, il voit une ressemblance au-delà du fait qu'ils sont tous les deux issus de l'armée et capitaine de leur état.

''Ils ont tous deux une posture assumée dans les relations internationales avec un discours nationaliste et anti-impérialiste et une volonté affichée de rompre avec les pratiques politiques de l'élite politique locale dont ils se méfient tout en appelant les Burkinabè à l'intégrité et au patriotisme'' analyse Wendyam Hervé Lankoandé, joint par BBC Afrique.

Au-delà de ces aspects, Ibrahim Traoré et Thomas Sankara partagent également des points communs à savoir une volonté affichée ''d'être proche du peuple et de valoriser les initiatives de développement endogènes''.

Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le Burkina Faso dont les Années Sankara, de la Révolution à la Rectification (1989), Biographie de Thomas Sankara, La patrie ou la mort, (1997), L'insurrection inachevée, Burkina 2014, Thomas Sankara, La Liberté contre le destin, (2017), entre autres, Bruno Jaffré, essayiste français est considéré comme le principal spécialiste et biographe du capitaine révolutionnaire burkinabé.

Interrogé par BBC Afrique sur la position nationaliste et anti-impérialiste des deux capitaines, Bruno Jaffré nuance l'anti-impérialisme d'IB.

''Effectivement, on peut être interpellé par l'orientation anti-impérialiste d'Ibrahima Traoré, mais elle est plus anti-française qu'anti-impérialiste'' note-t-il.

''On ne voit jamais de déclaration anti-américaine à ma connaissance, alors que tout de même, le leader de l'impérialisme occidental est l'Amérique même si c'est la France qui représente l'impérialisme occidental au Burkina Faso'' fait-il remarquer.

Par ailleurs, ''contrairement à ce qu'a fait Sankara, Ibrahim Traoré a signé des accords avec le FMI et la Banque Mondiale, voilà encore des différences fondamentales'' pense Jaffré.

Bâtir une économie endogène, une préoccupation commune

''Sankara avait le projet d'un Burkina Faso nouveau sur tous les plans avec des politiques publiques qui visaient à libérer le Burkina Faso de la pauvreté et du sous-développement'' rappelle Wendyam Hervé Lankoandé.

''Dans son approche de la lutte anti-jihadiste qui reste la colonne vertébrale de sa présidence, le capitaine Traoré semble avoir fait le pari de compter sur ses propres forces à savoir un renforcement de la mobilisation populaire au sein des volontaires pour la défense de la patrie (VDP), un financement de la guerre par l'effort patriotique'' poursuit l'analyste burkinabé avant d'ajouter que ''cela relève tout à fait du sankarisme'' d'après lui.

Bruno Jaffré estime à propos d'Ibrahim Traoré ''oui il y a des tentatives d'inspiration, il y a des choses qui se font qui me semblent intéressantes d'autant plus que le pays semble avoir pas mal d'argent grâce à l'or. Il se bagarre pour avoir plus de participation, ça, ce sont des choses intéressantes''.

Pour lui, l'un des points communs entre Ibrahim Traoré et Thomas Sankara réside surtout dans leur projet de bâtir une économie endogène.

''Aujourd'hui, on peut dire qu'il y a des tentatives de créer une économie endogène, il y a des efforts de créer des usines qui transforment la production du pays sur place. Il y a des efforts de commercialisation des produits du pays même si tout ça est assez mal documenté parce qu'on ne subit que la propagande'' s'empresse-t-il de souligner.

Le parcours politique, point de différence entre Sankara et Ibrahim Traoré

Bruno Jaffré soutient que le parcours politique de Sankara est le principal point de différence entre les deux hommes. ''Sankara était un militaire politisé, qui a cultivé sa formation politique pendant très longtemps, qui a côtoyé les marxistes du Burkina Faso pendant un certain nombre d'années et qui a organisé la prise du pouvoir avec eux'' a-t-il souligné.

Par contre, IB est arrivé ''sans aucune histoire politique, sans aucune formation idéologique et ce qui déjà est un peu suspicieux pour quelqu'un qui se dit révolutionnaire'' fait-il remarquer.

Ibrahim Traoré-Thomas Sankara : deux façons de gérer le pouvoir

L'autre différence entre IB et Thomas Sankara réside dans la gestion du pouvoir. ''Pendant la révolution de Thomas Sankara, on savait qu'il y avait un Conseil National de la Révolution (CNR) qui s'est constitué tout de suite avec beaucoup de militaires. Ce qui a suscité des critiques, mais aussi avec des civils qui avaient contribué non seulement à la révolution, mais aussi à la naissance d'une conscience politique révolutionnaire particulièrement dans la petite bourgeoisie des villes'' explique le biographe de Sankara.

Quant à ''IB, il s'est entouré de quelques personnes qui se réclament de Sankara, mais on ne sait pas du tout ce qu'est le MPSR (Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration), qui est dedans ? Qui dirige ce pays à part lui et ses deux frères'' s'interroge -t-il.

''On a un homme (IB) qui arrive complétement neuf et qui ne s'appuie sur aucune formation politique. Et quand on le lit, on sent bien qu'il n'a pas de formation politique, mais il est conseillé par des communicants professionnels et il tend à imiter Thomas Sankara dans les discours et interviews'' déclare Bruno Jaffré.

Pour lui, ''on ne fait pas une révolution quand on n'a pas de bagage idéologique. Sankara s'appuyait sur le marxisme même s'il le reconnaît souvent ne pas l'être, mais il était marxiste. Toutes les organisations qui tournaient autour du CNR se déclaraient toutes communistes marxistes''.

Deux instances clés (CNR, CDR) de la révolution de Sankara, absentes sous IB

Avec le CNR et les Comités de Défense de la Révolution (CDR), ''c'était le peuple au pouvoir d'une certaine façon'' estime Bruno Jaffré, qui remarque l'inexistence de ce genre d'instances où le débat contradictoire, mais ''contrôlé'' pouvait se dérouler sous le règne de Sankara.

Du temps de Sankara ''on avait une révolution qui était dirigée par le CNR qui était une direction centralisée dans laquelle était représentée le secrétaire général des CDR. Donc, elle donnait les orientations politiques, économiques sociales etc., On a eu quelques conférences nationales, où étaient associés les CDR pour prendre des décisions sur le budget, sur les retenus sur salaire des fonctionnaires. Les CDR avaient un réel rôle dans les ministères puisqu'ils interpellaient en permanence le travail du ministre'' rappelle Jaffré.

Aujourd'hui, les soutiens du pouvoir, ce sont des OSC (organisations de la société civile) qui ont toutes été créées à part une, après la prise du pouvoir et qui n'ont aucune distance critique et ce qu'on appelle les "Waayiyans" c'est-à-dire des gens qui occupent les ronds-points et qui sont des inconditionnels d'Ibrahim Traoré et dont les discours ne ressemblent pas à grand chose, si ce n'est que c'est très anti-français, anti-Ouattara, mais sans aucun bagage politique'' dit-il.

Arrestation de journalistes, d'hommes politiques et de la société civile, le pouvoir d'IB s'est durci durant ces trois années, se montrant très peu ouvert à la critique et aux opinions divergentes.

Pour Bruno Jaffré, ''franchement Sankara n'aimait pas aussi être contredit en public, mais on a des témoignages de gens qui sont venus le convaincre de changer un certain nombre de choses citant ''le retrait de la question du salaire vital'' qui consistait à prendre une partie du salaire du fonctionnaire pour le donner à sa femme qui a la charge de la nourriture, la réforme de l'éducation et l'excision qui n'a pas été retirée, mais elle n'a pas été appliquée non plus''.

Mais pour Wendyama Hervé Lankoandé, ''le capitaine Sankara évoluait dans un moment politique où l'expérimentation et le débat idéologique faisaient partie de la légitimité révolutionnaire''. Cette ouverture au débat contradictoire avait valeur de pédagogie'' précisant toutefois comme Bruno Jaffré, que ''l'espace public sous Sankara n'était pas si ouvert que cela (il était sous surveillance des CDR)''.

Engagé dans la guerre contre le djihadisme armé, le régime d'IB s'est raidi davantage éloignant toute perspective d'un retour à l'ordre constitutionnel et démocratique rapide au Burkina Faso.