Infos Business of Thursday, 23 July 2026

Source: www.camerounweb.com

5 044 milliards FCFA de prêts qui dorment : le scandale silencieux de l'incapacité camerounaise à consommer ses crédits

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265 milliards en voie d'annulation à la BAD, 19 % de taux de décaissement à la Banque mondiale, 70 % des soldes engagés non décaissés jugés problématiques : Jeune Afrique révèle l'ampleur d'un phénomène méconnu qui coûte au Cameroun bien plus que ses dettes — ses opportunités de développement.


Il existe au Cameroun un paradoxe économique que peu de gouvernements osent nommer publiquement : le pays emprunte des milliards qu'il est incapable de dépenser. Pendant que l'État se débat avec des déficits budgétaires, des infrastructures dégradées et des populations qui attendent des routes, des hôpitaux et des transports urbains dignes de ce nom, des milliers de milliards de francs CFA mis à sa disposition par ses partenaires techniques et financiers dorment, inutilisés, dans les livres de compte des bailleurs. Jeune Afrique, dans une enquête exclusive, chiffre et documente ce que la Caisse autonome d'amortissement (CAA) appelle les soldes engagés non décaissés — et que l'opinion publique ignore presque entièrement.

5 044 milliards : le montant vertigineux des fonds dormants

Le chiffre, révélé par Jeune Afrique, est sidérant. En mars 2026, les soldes engagés non décaissés (SEND) représentaient environ 5 044,6 milliards de FCFA — soit 7,7 milliards d'euros — incluant les appuis budgétaires. Un montant qui représente près de 15 % du PIB camerounais. En d'autres termes, une somme équivalente à 15 % de la richesse annuelle produite par tout le pays est immobilisée dans des prêts approuvés, signés, mis à disposition — et non consommés.

La liste des créanciers concernés, que Jeune Afrique détaille avec précision, donne la mesure de l'étendue du problème. Le groupe de la Banque mondiale arrive en tête avec 1 957,2 milliards de FCFA de crédits non décaissés en mars 2026. La Banque africaine de développement (BAD) suit avec 838,5 milliards. Sur le plan bilatéral, la France affiche 208,9 milliards dormants, et China Eximbank 94,6 milliards. Côté prêteurs privés, Standard Chartered Londres voyait encore plus de 220 milliards de FCFA immobilisés dans ses livres. Une liste qui couvre l'ensemble du spectre des partenaires financiers du Cameroun — multilatéraux, bilatéraux et privés — et qui dessine le portrait d'un État structurellement incapable d'absorber les ressources qu'il a lui-même sollicitées.

19 % de taux de décaissement : la Banque mondiale tire la sonnette d'alarme

Parmi les révélations les plus frappantes de l'enquête de Jeune Afrique figure la mesure précise du taux de décaissement des prêts de la Banque mondiale au Cameroun : fin juin 2026, ce taux n'atteignait que 19 %. Un chiffre catastrophique pour une institution dont les projets nécessitent, pour être efficaces, une mobilisation rapide et continue des ressources approuvées. Un taux de 19 % signifie concrètement que sur 100 FCFA approuvés par le conseil d'administration de la Banque mondiale pour financer le développement camerounais, 81 FCFA n'ont pas encore été mobilisés.

La situation est d'autant plus préoccupante que la CAA — l'organisme public chargé de surveiller la dette camerounaise — estimait, il y a un an, que pratiquement 70 % de l'enveloppe globale des SEND étaient « problématiques », selon les termes rapportés par Jeune Afrique. Parmi ces situations problématiques : des prêts n'ayant jamais enregistré le moindre décaissement depuis leur approbation, d'autres dont le délai de déblocage des fonds était dépassé, et d'autres encore dont les SEND remontent à plus de cinq ans. Cinq ans de fonds disponibles, non mobilisés, pendant que les populations attendent.

L'autoroute, le barrage, le bus : les éléphants blancs du développement camerounais

Jeune Afrique illustre ce phénomène à travers plusieurs projets emblématiques dont l'enlisement résume à lui seul l'incapacité structurelle de l'État camerounais à transformer ses emprunts en réalisations concrètes.

Le projet de mobilité urbaine de Douala — financé à hauteur de 250 milliards de FCFA par la Banque mondiale pour construire des infrastructures de Bus Rapid Transit — n'a toujours pas démarré plus de quatre ans après son approbation. Un économiste cité par Jeune Afrique, Emmanuel Noubissie Ngankam, avait alerté il y a deux ans déjà : « Le projet constitue une véritable bouée de sauvetage pour les populations et donnerait un certain lustre à cette ville qui se meure. » La ville continue de se mourir. Le chantier n'a pas commencé.

L'autoroute Yaoundé-Douala et celle reliant la capitale à l'aéroport de Nsimalen, entamées depuis plus d'une décennie, ont longtemps souffert de deux maux récurrents : absence des fonds de contrepartie locaux et problèmes d'indemnisation des riverains bloquant la libération des sites. Le barrage de Memve'ele, lui, a subi un avenant coûteux parce que le design initial n'avait pas prévu la ligne de transport de l'énergie — une lacune de maturation du projet qui a allongé les délais et alourdi la facture.

Torts partagés, mais responsabilité locale dominante

Jeune Afrique prend soin de nuancer le tableau en reconnaissant que les délais d'approbation parfois excessifs des bailleurs contribuent eux aussi aux retards. Mais la conclusion est sans appel : « la majeure partie des torts incombe à la partie locale ». Absence de fonds de contrepartie, lourdeurs administratives dans la passation des marchés, faible maturation des projets, lacunes dans le suivi et l'évaluation : autant de défaillances qui relèvent directement de la responsabilité de l'administration camerounaise.

265 milliards de la BAD en voie d'annulation. 7,7 milliards d'euros dormant dans les livres des bailleurs. Ces chiffres ne racontent pas seulement une histoire de mauvaise gestion administrative. Ils racontent l'histoire d'un pays qui emprunte au nom de son développement et ne développe pas — pendant que la dette, elle, continue de s'accumuler.