Condamné pour « complicité » dans la même affaire, Yves Michel Fotso a été autorisé à quitter le Cameroun pour raisons médicales et vit désormais en région parisienne. Marafa Hamidou Yaya, lui, est muré depuis quatorze ans dans les geôles du SED, a perdu l'usage d'un œil et voit le second se dégrader. Jeune Afrique révèle le scandale d'une justice à géométrie mortellement variable.
Dans l'affaire de l'avion présidentiel camerounais — dite affaire Albatros — deux hommes ont été condamnés ensemble pour des faits liés au même dossier. L'un vit aujourd'hui en région parisienne, soignant une pathologie cancéreuse au calme de sa retraite française. L'autre croupit depuis quatorze ans dans les geôles de la prison annexe du Secrétariat d'État à la Défense (SED) à Yaoundé, a perdu l'usage d'un œil rongé par le glaucome et voit son œil valide menacé à son tour — sans que Paul Biya ne consente à l'autoriser à se soigner.
Le premier s'appelle Yves Michel Fotso, ancien directeur général de Cameroon Airlines. Le second, Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la présidence de la République et ex-ministre de l'Administration territoriale. Jeune Afrique, dans le quatrième volet de sa série « Les déchus de la République », documente ce deux poids deux mesures avec une précision qui rend le scandale incontestable.
2019 : Fotso part, Marafa reste
La date clé est 2019. Cette année-là, Paul Biya autorise l'évacuation sanitaire de Yves Michel Fotso, dont la santé se dégrade en prison. Fotso quitte le Cameroun pour le Maroc, puis s'installe en France où il réside depuis lors, selon les révélations de Jeune Afrique. Sa pathologie cancéreuse y est prise en charge. Il ne reviendra pas.
La même année, Marafa Hamidou Yaya, dont le glaucome progresse inexorablement, ne bénéficie d'aucune mesure équivalente. Ses proches, ses soutiens, ses avocats ont tout tenté. Ils ont saisi le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire. Ils ont sollicité l'intervention de l'ancien président français François Hollande. Ils ont sensibilisé les chancelleries occidentales accréditées à Yaoundé. Rien n'y a fait. Paul Biya refuse. Et Marafa perd son œil.
La question que pose Jeune Afrique avec une netteté chirurgicale est celle-ci : pourquoi Paul Biya a-t-il montré de la pitié pour Fotso et pas pour Marafa ? La réponse tient en un mot : la menace. Yves Michel Fotso est un homme d'affaires, certes impliqué dans des circuits financiers opaques — une enquête suisse avait remonté une filière de blanchiment impliquant seize sociétés dont il était « le seul ayant droit économique », selon Jeune Afrique — mais qui ne représente pas de danger politique pour le régime.
Marafa Hamidou Yaya, lui, est une autre espèce d'homme. Pendant dix-sept ans au service de Paul Biya — comme conseiller spécial, secrétaire général de la présidence puis ministre —, il a accumulé une connaissance intime du fonctionnement du régime, de ses secrets et de ses fragilités. Il est l'un des rares hommes qui osaient dire au président « le fond de sa pensée » sans filtre, selon Jeune Afrique. Et depuis sa cellule du SED, même privé de journaux, même « emmuré », il continue d'exercer une influence politique réelle — particulièrement dans le Septentrion camerounais dont il demeure une figure de référence.
Libérer Marafa, c'est libérer un adversaire politique potentiel doté d'une mémoire institutionnelle redoutable et d'une ambition présidentielle jamais abandonnée. Libérer Fotso ne présente aucun risque politique comparable. La justice camerounaise, dans cette affaire, n'a pas appliqué le droit. Elle a appliqué le calcul.
Ce qui rend l'histoire de Marafa encore plus saisissante, c'est la loyauté dont il a fait preuve envers Fotso tout au long du procès. Lors de son interrogatoire principal en août 2012, le procureur lui demande pourquoi, muté au ministère de l'Administration territoriale, il continuait de s'enquérir de l'état d'avancement du dossier de l'avion présidentiel alors qu'un nouveau secrétaire général lui avait succédé. Marafa répond, avec une ironie que Jeune Afrique relève, qu'il est victime d'un « délit d'amitié » — celle qui le liait à Fotso et qui lui commandait de s'enquérir des progrès du dossier.
Il ne savait pas — ou ne voulait pas savoir — que son ami était dans le viseur d'enquêteurs suisses qui remontaient patiemment une filière de blanchiment depuis 2001. Une loyauté qui lui a coûté l'œil gauche et quatorze ans de liberté. Pendant que l'ami, lui, coule des jours tranquilles en banlieue parisienne.









