Jeune Afrique révèle le contenu des lettres de prison de Marafa Hamidou Yaya, compilées en un livre publié en 2025. Dans l'une d'elles, l'ancien secrétaire général de la présidence confie avoir dit à Paul Biya, en face, que son mandat de 2004 devrait être le dernier. Une audace qui, selon lui, signa le début de sa disgrâce.
Il y a des phrases qui coûtent cher. Celle que Marafa Hamidou Yaya dit avoir prononcée devant Paul Biya au lendemain de l'élection présidentielle de 2004 lui aura peut-être coûté quatorze ans de liberté — et un œil. Dans l'une des lettres compilées dans son ouvrage Le Choix de l'Espoir — Lettres de prison 2012-2025, publié aux Éditions Schabel en 2025 et révélé par Jeune Afrique, l'ancien secrétaire général de la présidence de la République raconte cette conversation avec une précision qui donne froid dans le dos.
Paul Biya lui demandait son opinion sur la composition du nouveau gouvernement formé après sa réélection. Marafa lui répond que 65 ministres et assimilés rendent le gouvernement « pléthorique et promis à l'inefficacité ». Puis il va plus loin — bien plus loin que ne l'y invitait la question. « Débordant le cadre de votre questionnement, j'ai spontanément pris la liberté de vous dire que ce mandat devait être votre dernier », écrit-il dans la lettre adressée à son ancien mentor depuis le fond de sa cellule.
La phrase qui tue
Selon les révélations de Jeune Afrique, la réaction à cette franchise fut immédiate et dévastatrice dans les couloirs du pouvoir. « Ces vues m'ont valu des ennemis nombreux parmi ceux personnellement intéressés à votre maintien. Ils ont immédiatement fait circuler des rumeurs me prêtant l'ambition de vous succéder », écrit Marafa. En suggérant que le règne de Biya devait s'arrêter, il s'était attiré la haine de tous ceux dont l'influence, les postes et les revenus dépendaient de la perpétuation du régime. Et dans la logique de Yaoundé, l'ennemi de mes alliés est mon ennemi.
Ce passage des lettres de Marafa est d'une importance politique considérable. Il suggère que sa disgrâce n'est pas principalement liée à l'affaire Albatros — qui lui sert de prétexte judiciaire — mais à une rupture politique plus profonde, née de son refus de jouer le jeu de la perpétuation sans fin d'un régime auquel il avait lui-même consacré dix-sept années de sa vie.
« Mes ennemis ont été plus doués pour vous convaincre de ma traîtrise »
Dans une autre lettre citée par Jeune Afrique, rédigée depuis sa détention provisoire alors qu'il attendait d'être jugé, Marafa s'adresse directement à Paul Biya avec des mots d'une dignité déchirante : « Mes ennemis ont été plus doués pour vous convaincre de ma traîtrise que moi de ma loyauté. Les gages que je vous ai donnés au long de ces dix-sept années étaient pourtant plus tangibles que leurs chuchotements perfides. »
Cette phrase reconstitue la mécanique de la disgrâce dans les régimes à pouvoir personnel : ce ne sont pas les faits qui déterminent qui tombe, mais les récits que les clans rivaux parviennent à imposer à l'oreille du chef. Marafa avait servi Biya pendant dix-sept ans avec une loyauté que lui-même qualifie de « tangible ». Il a suffi que ses adversaires soient plus habiles dans leurs « chuchotements » pour que cette loyauté soit réinterprétée comme trahison.
Un prisonnier politique qui reste une menace
Ce qui distingue Marafa Hamidou Yaya des autres déchus du régime camerounais documentés par Jeune Afrique dans cette série, c'est l'étendue de l'influence politique qu'il continue d'exercer malgré quatorze ans d'enfermement. Selon nos confrères, même privé de journaux, même « emmuré » dans les geôles du SED, il reste une figure de référence dans le Septentrion camerounais — région dont il représentait les intérêts au bureau politique du RDPC. Et il n'a jamais explicitement renoncé à ses ambitions présidentielles.
L'auteur anonyme de la préface de son Choix de l'Espoir l'affirmait encore en 2025 avec une formule que Jeune Afrique retient : « Ce livre n'est pas un chant funèbre. C'est un projet. » Le projet d'une « société de confiance » que Marafa propose aux Camerounais depuis sa cellule. Un programme politique rédigé dans l'obscurité d'une geôle militaire, par un homme qui a perdu un œil et dont le second se dégrade — mais qui n'a pas perdu, semble-t-il, la conviction d'avoir encore quelque chose à offrir à son pays.
Paul Biya le sait. C'est peut-être pour cela qu'il refuse de le laisser partir.









