Actualités of Wednesday, 22 July 2026

Source: www.camerounweb.com

Ephraïm Inoni emprisonné malgré lui : quand Paul Biya confiait à l'ambassade américaine qu'il « n'avait pas beaucoup volé »

Ephraïm Inoni Ephraïm Inoni

Un câble diplomatique révélé par WikiLeaks montre Paul Biya justifiant en 2010 pourquoi la justice camerounaise s'intéressait si peu à son ancien Premier ministre. Deux ans plus tard, Inoni était pourtant à Kondengui pour vingt ans. Jeune Afrique reconstitue le paradoxe d'une condamnation que le chef de l'État lui-même semblait ne pas vouloir.

Il y a des révélations qui résistent au temps. Celle-ci date du 4 février 2010 et figure dans un câble diplomatique américain rendu public par WikiLeaks — un document que Jeune Afrique exhume et replace dans toute sa signification dans le troisième volet de sa série « Les déchus de la République ». Ce jour-là, Paul Biya reçoit Janet Garvey, ambassadrice des États-Unis au Cameroun. La conversation porte notamment sur l'opération anticorruption Épervier et sur le sort réservé à Ephraïm Inoni, ancien Premier ministre de 2004 à 2009.

La réponse du chef de l'État à l'ambassadrice est d'une franchise saisissante. Pour justifier pourquoi la justice camerounaise s'intéresse si peu à son ancien Premier ministre, Paul Biya lui confie, selon les termes mêmes du câble cités par Jeune Afrique : « Les charges qui pesaient sur Inoni étaient faibles, et, surtout, il n'avait pas beaucoup volé. »



Cette phrase, brève et terrible dans son cynisme tranquille, dit tout d'un système de gouvernance où la corruption n'est pas combattue en soi — elle est tolérée jusqu'à un certain seuil, et réprimée au-delà. Paul Biya ne dit pas qu'Inoni est innocent. Il dit qu'il n'a pas volé assez pour mériter la prison. Une évaluation morale et politique qui place le chef de l'État dans la position inconfortable de celui qui connaît les pratiques de ses collaborateurs et choisit de les ignorer — jusqu'au moment où le contexte politique exige un bouc émissaire.

Jeune Afrique souligne que cette confidence présidentielle est d'autant plus révélatrice qu'elle est faite à une représentante d'une puissance étrangère — dans le contexte de pressions des bailleurs de fonds internationaux qui avaient largement contribué au lancement de l'opération Épervier trois ans plus tôt. Paul Biya explique, en somme, sa propre justice — à un interlocuteur étranger — dans des termes qu'il n'aurait jamais utilisés devant son propre peuple.



Pendant deux ans après cette conversation, la protection présidentielle implicite semble avoir fonctionné. En 2010, alors que Jean-Marie Atangana Mebara était déjà derrière les barreaux depuis 2008 pour sa part dans l'affaire de l'avion présidentiel — dossier dans lequel Inoni était également impliqué pour avoir recruté la société britannique Aircraft Portfolio Management (APM) —, l'ancien Premier ministre restait libre, retiré dans sa propriété de Bakingili, évitant soigneusement de s'exposer publiquement.

Mais le 16 avril 2012, la protection s'évapore. Ephraïm Inoni reçoit une convocation d'un juge d'instruction. Confiant, il s'y rend. Il est arrêté le même jour — en même temps que Marafa Hamidou Yaya, autre figure de l'ère Biya rattrapée par Épervier. Selon les révélations de Jeune Afrique, « il est pourtant arrêté, à sa grande surprise ». Un homme que le président avait lui-même décrit comme un voleur modeste se retrouvait à Kondengui pour vingt ans, condamné en septembre 2013 pour des malversations évaluées à 1,7 milliard de FCFA.

Qu'est-ce qui avait changé entre février 2010 et avril 2012 ? Jeune Afrique ne répond pas directement à cette question — mais le contexte politique camerounais de ces années, marqué par des luttes de positionnement en vue de la succession et par des remaniements profonds dans l'équilibre des clans au pouvoir, offre des pistes de réflexion.



L'histoire d'Ephraïm Inoni à Kondengui comporte un épisode particulièrement dramatique que Jeune Afrique relate : en 2019, il est grièvement brûlé lors d'un incendie dans la prison. Un accident survenu dans un établissement pénitentiaire camerounais, touchant un ancien chef de gouvernement. Évacué pour raisons de santé, il vit depuis lors en France — seul Premier ministre camerounais à avoir connu l'emprisonnement — laissant derrière lui le Cameroun qui l'a formé, promu, protégé, condamné et mutilé.

Le câble WikiLeaks qui le décrit comme quelqu'un qui « n'avait pas beaucoup volé » restera, dans les archives de cette époque, comme l'un des témoignages les plus accablants sur la nature réelle de l'opération Épervier : non pas un instrument de justice, mais un instrument de pouvoir.