Artisan de la victoire camerounaise sur la presqu'île de Bakassi, médiateur dans le conflit autour de la CDC, caution anglophone d'un pouvoir francophone : Jeune Afrique révèle comment Ephraïm Inoni a été instrumentalisé pendant vingt ans par Paul Biya pour gérer les fractures du pays — avant d'être envoyé à Kondengui.
Dans l'histoire politique camerounaise, certains hommes servent de ponts entre des mondes que tout sépare. Ephraïm Inoni fut l'un de ces ponts — entre le pouvoir francophone de Yaoundé et les régions anglophones du Sud-Ouest, entre un État centralisateur et des communautés attachées à leurs terres, entre un président qui ne parlait pas la langue de la rue de Buea et des populations qui ne comprenaient pas le langage du palais d'Étoudi. Jeune Afrique, dans le troisième volet de son enquête sur « Les déchus de la République », reconstitue le rôle stratégique — et finalement tragique — de cet homme que le système a utilisé jusqu'à l'épuisement avant de le jeter.
La CDC et les Bakweri : le premier test
Tout commence en 1994 par un dossier explosif. Les chefs de la communauté Bakweri réclament leurs droits sur les terres qu'exploite la Cameroon Development Corporation (CDC) — entreprise que l'État entend privatiser. Leur pétition au président Biya est sans ambiguïté : ils refuseront de renouveler un bail qui ne leur rapporte rien. Dans un contexte de tensions post-1992 — année où Paul Biya avait failli perdre le pouvoir face à une opposition portée en partie par les régions anglophones — ce dossier est un baril de poudre.
Paul Biya choisit Ephraïm Inoni pour le désamorcer. La logique est limpide : envoyer face aux Bakweri un homme qui est lui-même chef traditionnel de Bakingili, village du territoire bakweri, confère à la délégation présidentielle une légitimité symbolique qu'aucun technocrate francophone ne pourrait revendiquer. Comme le révèle Jeune Afrique, Inoni se rend à Buea sous sa « double casquette de secrétaire général adjoint de la présidence et de chef traditionnel de Bakingili ».
Le résultat est mitigé. Le chef des Bakweri, Samuel Endeley, lui oppose une formule cinglante : « Allez dire à M. Biya qu'il ne peut pas se permettre d'entrer dans l'Histoire comme celui qui aura vendu la CDC. » Le gouvernement renoncera finalement à la privatisation. Mission accomplie sur le fond, même si le messager n'avait pas convaincu par sa seule éloquence. L'essentiel, pour Biya, est que la crise soit évitée — et qu'Inoni en soit l'intermédiaire visible.
Le deuxième grand dossier que Paul Biya confie à Inoni est d'une tout autre envergure géopolitique : la presqu'île de Bakassi, revendiquée à la fois par le Cameroun et le Nigeria. Après la saisine de la Cour internationale de justice en 1994 et la victoire camerounaise devant cette instance en 2002 — Abuja refusant cependant de retirer ses troupes —, c'est dans le cadre de la commission mixte bilatérale chargée de solder le différend qu'Inoni joue un rôle déterminant.
Selon Jeune Afrique, un observateur de l'époque résume ainsi son apport : « Ephraïm Inoni n'est pas juriste, il n'empêche qu'il est l'un des artisans de la victoire du Cameroun dans ce contentieux. Et Paul Biya l'a récompensé pour cela. » La récompense prendra la forme d'une nomination à la primature en 2004 — poste qu'il occupera pendant cinq ans, succédant à Peter Mafany Musonge, un autre fils du Sud-Ouest, pour ne pas « bouleverser les équilibres régionaux au sein du pouvoir », comme le note Jeune Afrique.
Cette nomination dit tout du rôle réel d'Ephraïm Inoni dans le système Biya : il n'est pas choisi pour ses qualités de gouvernant, mais pour ce qu'il représente géographiquement et symboliquement. La preuve en est que sa primature, selon les révélations de Jeune Afrique, se résume largement à une tentative d'affirmation d'autorité dans un gouvernement où les poids lourds ne manquent pas — Atangana Mebara, Marafa Hamidou Yaya, Fame Ndongo, Laurent Esso. Il doit rappeler en conseil des ministres que « le gouvernement est hiérarchisé, et qu'il est un » — formule révélatrice d'un Premier ministre qui peine à imposer sa primauté.
Quand Paul Biya le remplace en juin 2009 par Philémon Yang — un autre anglophone, signe que la fonction n'était qu'une case ethnique à remplir —, il lui confie : « Je vous décharge de vos fonctions de Premier ministre, mais je souhaite que notre parti profite de votre disponibilité. » Une formule de départ qui ressemble à un satisfecit — avant que les foudres de l'opération Épervier ne tombent trois ans plus tard.
Ce que l'histoire d'Ephraïm Inoni illustre avec une clarté implacable, et que Jeune Afrique met en perspective à travers sa série sur les déchus du régime Biya, c'est la logique instrumentale du pouvoir camerounais vis-à-vis de ses élites anglophones. Inoni a été utile pour calmer les Bakweri, utile pour négocier Bakassi, utile pour équilibrer régionalement la primature. Quand ces utilités ont été épuisées, il a été sacrifié — comme tant d'autres — sur l'autel d'une opération anticorruption dont les cibles étaient choisies davantage pour leur valeur politique que pour la gravité de leurs malversations.
Paul Biya lui-même l'avait admis, sans le savoir publiquement, dans ce câble WikiLeaks révélé par Jeune Afrique : Inoni « n'avait pas beaucoup volé ». Il avait surtout cessé d'être utile. Et dans le système Biya, c'est la seule faute vraiment impardonnable.









