Actualités of Monday, 15 June 2026

Source: www.camerounweb.com

CAMTEL : Chronique d’une dérive budgétaire au sommet de l’entreprise publique

Les Camerounais sont en droit d’attendre des réponses précises Les Camerounais sont en droit d’attendre des réponses précises

La décision de CAMTEL de consacrer 133 millions de FCFA à l'achat de près de 24 000 agendas et calendriers pour 2027 ne passe pas au sein de l’opinion publique camerounaise. Le journaliste Armel MBATCHOU estime que cette dépense est difficile à justifier dans un contexte marqué par les difficultés économiques, les insuffisances des infrastructures numériques et les plaintes récurrentes des usagers. Selon lui, cet appel d'offres illustre des choix budgétaires davantage orientés vers la communication institutionnelle que vers l'amélioration des services. Le texte soulève également des questions de gouvernance, de transparence et de gestion des fonds publics, en demandant à CAMTEL de justifier l'utilité et l'impact réel d'une telle dépense à l'ère du numérique.


Quand les calendriers coûtent 133 millions de FCFA aux contribuables camerounais. Le scandale silencieux des dépenses de prestige

Alors que le Cameroun traverse une période marquée par la cherté de la vie, la faiblesse des infrastructures numériques dans plusieurs régions, les difficultés d’accès à Internet et les plaintes récurrentes des usagers des services de télécommunications, la société publique CAMTEL continue de susciter des interrogations sur ses priorités budgétaires.

Le dernier épisode en date est un Avis d’Appel d’Offres National Ouvert lancé en juin 2026 pour la fourniture de calendriers et d’agendas 2027, dont le coût prévisionnel est évalué à 133 millions de FCFA TTC.

Un montant qui soulève des questions fondamentales sur la gestion des ressources publiques et sur la conception même de la gouvernance au sein de l’opérateur historique des télécommunications camerounaises.

Les faits : un appel d’offres qui interpelle
Selon le document officiel signé par la Direction Générale de CAMTEL, l’entreprise prévoit l’acquisition de :
* 3 000 agendas classiques ;
* 1 100 agendas VIP ;
* 5 000 calendriers muraux ;
* 8 000 calendriers de banque ;
* 3 000 calendriers de table de bureau ;
* 3 650 calendriers sous-main.
Le coût prévisionnel annoncé est de : 133 000 000 FCFA TTC. La livraison devra intervenir dans un délai de 90 jours.

À première vue, l’opération peut paraître banale. Pourtant, lorsqu’on analyse les chiffres, plusieurs anomalies apparaissent.

Une dépense difficilement justifiable

En additionnant les quantités annoncées, CAMTEL prévoit la fourniture de :
23 750 unités promotionnelles.
Avec un budget global de 133 millions FCFA, le coût moyen par unité avoisine : 5 600 FCFA par calendrier ou agenda. Ce montant peut sembler acceptable pour certains agendas haut de gamme.

Mais plusieurs questions demeurent :
* Pourquoi une entreprise publique a-t-elle besoin de près de 24 000 supports promotionnels ?
* Combien de ces documents finiront réellement entre les mains de partenaires stratégiques ?
* Quel retour sur investissement est attendu ?
* Existe-t-il une étude démontrant l’efficacité commerciale de tels objets promotionnels à l’ère du numérique ?

Dans une entreprise confrontée à des défis technologiques majeurs, l’investissement paraît disproportionné.

Une chronologie des dépenses contestées

Cette affaire ne surgit pas dans un vide. Depuis plusieurs années, CAMTEL est régulièrement au centre de controverses relatives à la gestion de ses ressources.

2018-2020 : les promesses de modernisation

La direction de l’entreprise multiplie les annonces concernant :
* l’extension de la fibre optique ;
* la modernisation du réseau ;
* l’amélioration de la qualité des services ;
* la transformation numérique.

Pourtant, sur le terrain, les plaintes des consommateurs persistent.

2021-2023 : les critiques s’intensifient
Les abonnés dénoncent :
* des coupures fréquentes ;
* des débits insuffisants ;
* des difficultés de service après-vente ;
* une couverture inégale du territoire.

Parallèlement, plusieurs investissements de communication sont mis en avant dans les événements institutionnels et les campagnes promotionnelles.

2024-2025 : la pression économique s’accentue
Le Cameroun fait face à :
* une inflation persistante ;
* une hausse des prix des produits de première nécessité ;
* des contraintes budgétaires pour les administrations publiques ;
* des besoins croissants en infrastructures numériques.
Dans ce contexte, l’opinion publique devient particulièrement sensible aux dépenses considérées comme non prioritaires.

Juin 2026 : l’affaire des 133 millions de FCFA
L’appel d’offres pour les calendriers et agendas relance le débat sur les choix budgétaires de l’entreprise.
Pour de nombreux observateurs, cette décision illustre une logique administrative davantage tournée vers l’image institutionnelle que vers la performance opérationnelle.
Le paradoxe du numérique

L’aspect le plus frappant de cette affaire réside dans une contradiction fondamentale.
CAMTEL est une entreprise de télécommunications.
Son cœur de métier est précisément la transition vers le numérique.
Or, en 2026, alors que les entreprises du monde entier abandonnent progressivement les supports papier au profit :
* des agendas électroniques ;
* des applications mobiles ;
* des calendriers numériques synchronisés ;
* des plateformes collaboratives,

CAMTEL choisit d’investir 133 millions FCFA dans des produits imprimés.
Cette décision semble en décalage avec les standards contemporains de gestion.

Une question de gouvernance

Le débat dépasse largement les calendriers.
Il renvoie à une interrogation plus profonde :
Comment les entreprises publiques définissent-elles leurs priorités ?

Chaque franc dépensé dans des objets promotionnels est un franc qui ne finance pas :
* l’extension du réseau ;
* la maintenance des équipements ;
* la cybersécurité ;
* la formation du personnel ;
* l’amélioration du service client.

La bonne gouvernance exige une hiérarchisation rigoureuse des besoins.

Dans une entreprise publique, cette exigence est encore plus forte puisque les ressources engagées appartiennent indirectement à la collectivité nationale.

Transparence et recevabilité

Le véritable enjeu n’est pas uniquement le montant de 133 millions FCFA.
Il est également nécessaire de connaître :
* les critères ayant conduit à cette estimation ;
* les études de besoins réalisées ;
* les mécanismes de contrôle prévus ;
* les bénéficiaires finaux de ces fournitures ;
* les indicateurs permettant d’évaluer leur impact.

Sans ces éléments, l’opinion publique est légitimement fondée à s’interroger.
La transparence n’est pas un luxe.

Elle constitue une obligation pour toute entreprise détenue par l’État.
Le symbole d’un mal plus profond
L’appel d’offres de 133 millions FCFA pour des calendriers et agendas n’est peut-être pas le plus gros marché public du Cameroun.
Mais il est devenu un symbole.

Le symbole d’une culture administrative où les dépenses de représentation semblent parfois prendre le pas sur les investissements directement productifs.

À l’heure où les citoyens réclament davantage de rigueur dans la gestion des deniers publics, chaque dépense doit pouvoir être justifiée par son utilité réelle et son impact mesurable.
CAMTEL gagnerait à démontrer que sa priorité demeure l’amélioration des services offerts aux Camerounais plutôt que la multiplication d’outils promotionnels dont la pertinence, à l’ère numérique, apparaît de plus en plus discutable.

Le débat est désormais ouvert. Et les Camerounais sont en droit d’attendre des réponses précises.

Armel MBATCHOU