« Le Lamido de Mada était-il réellement devenu chef traditionnel de premier degré ? » La mort de Cavaye Yeguie Djibril laisse derrière elle une interrogation dérangeante. Alors qu'un décret présidentiel de juillet 2025 l'avait élevé au premier degré, le préfet du Mayo-Sava l'a qualifié de « deuxième degré » dans son communiqué annonçant son décès. Entre erreur administrative, résistances locales et absence de coordination, l'affaire révèle les limites du pouvoir central face aux réalités du terrain.
Cameroun : la troublante cacophonie de l’administration autour du statut du Lamido de Mada
QUI A TROMPÉ CAVAYE YEGUIE DJIBRIL?
La disparition de Cavaye Yeguié Djibril, survenue le 6 mai 2026 à Mada dans le département du Mayo-Sava, ouvre une séquence institutionnelle embarrassante pour l’État camerounais. Non pas seulement en raison du poids politique du défunt président de l’Assemblée nationale, mais surtout à cause des contradictions administratives qui entourent désormais son statut traditionnel.
Le malaise est profond : quelques mois seulement après son élévation officielle au rang de chef traditionnel de premier degré par décret présidentiel, un communiqué signé par le préfet du Mayo-Sava annonce pourtant le décès de « Sa Majesté Cavaye Yeguié Djibril, Chef Traditionnel de 2ème degré de Mada ».
L’erreur n’est pas anodine. Elle révèle soit une confusion administrative grave, soit une guerre silencieuse entre les circuits du pouvoir local et le sommet de l’État.
Un reclassement pourtant clair
En juillet 2025, le président de la République, Paul Biya, signe un acte portant reclassement et élévation de la chefferie traditionnelle de Mada au rang de premier degré. Ce texte consacre officiellement Cavaye Yeguié Djibril comme chef traditionnel de premier degré.
Dans l’architecture administrative camerounaise, ce reclassement n’est pas symbolique. Il modifie juridiquement le statut de la chefferie, son rang protocolaire, son poids dans les représentations coutumières et son inscription dans la hiérarchie des commandements traditionnels.
Dès lors, une question surgit : comment un préfet peut-il encore qualifier, en mai 2026, le Lamido de Mada de « chef traditionnel de 2ème degré » ?
Une contradiction qui fragilise l’État
Le problème dépasse la simple coquille administrative.
Le communiqué radio du préfet du Mayo-Sava est un document officiel de l’administration territoriale. Il engage l’autorité de l’État. Or, soit :
* le préfet ignorait le décret présidentiel ;
* les services administratifs n’ont jamais actualisé le statut de la chefferie ;
* le reclassement présidentiel n’a jamais été effectivement appliqué localement ;
* ou certains acteurs administratifs ont volontairement continué à considérer Mada comme une chefferie de deuxième degré.
Dans chacun de ces scénarios, l’État apparaît désarticulé.
Le plus préoccupant reste l’hypothèse d’une absence de coordination entre la présidence, le ministère de l’Administration territoriale et les autorités départementales. Car un décret de reclassement n’est pas une rumeur politique : il doit produire des effets administratifs immédiats.
Le précédent des listes officielles
La confusion devient encore plus visible lorsqu’on observe les listes circulant depuis plusieurs mois sur les chefferies de premier degré de l’Extrême-Nord.
Avant juillet 2025, Mada ne figurait pas parmi les lamidats et sultanats de premier degré recensés dans la région. Les documents administratifs et publications locales mentionnaient notamment :
* Maroua
* Bogo
* Mokolo
* Guidiguis
* Mindif
* Kousséri
* Logone-Birni
* Wandala
L’élévation de Mada constituait donc une modification importante de la cartographie du pouvoir traditionnel dans l’Extrême-Nord.
Mais manifestement, cette évolution n’a pas été assimilée par toute la chaîne administrative.
Qui a trompé Cavaye Yeguié Djibril ?
La question est politiquement explosive.
Car si Cavaye Yeguié Djibril a effectivement reçu les assurances d’un reclassement présidentiel, comment expliquer qu’au moment de son décès, l’administration territoriale locale continue officiellement de le désigner comme chef de deuxième degré ?
Deux possibilités émergent.
1. Le reclassement a été politiquement annoncé mais administrativement mal exécuté
Dans ce cas, le pouvoir central aurait accordé une reconnaissance politique au président de l’Assemblée nationale sans s’assurer de son effectivité bureaucratique.
Cela traduirait une pratique fréquente au Cameroun : des décisions fortement médiatisées mais faiblement intégrées dans les rouages administratifs.
2. Des résistances locales ont freiné l’application du reclassement
L’élévation d’une chefferie modifie des équilibres historiques, ethniques et protocolaires sensibles. Dans l’Extrême-Nord, la hiérarchie des lamidats est un sujet hautement stratégique.
Le reclassement de Mada pouvait être perçu comme une redistribution des rapports de prestige et d’influence entre autorités traditionnelles.
Dès lors, certains segments administratifs ou coutumiers ont pu considérer cette promotion avec réticence, voire continuer à reconnaître implicitement l’ancien statut.
Une faute administrative lourde
Dans tous les cas, le communiqué du préfet pose un problème institutionnel sérieux.
Un préfet est le représentant direct du chef de l’État dans le département. Lorsqu’il contredit, même involontairement, un acte présidentiel récent, il expose les fractures internes de l’appareil administratif.
Cette séquence révèle surtout un phénomène plus large : au Cameroun, l’État produit parfois plusieurs vérités administratives simultanées.
La présidence décide.
Les ministères transmettent.
Les administrations locales interprètent.
Et au final, le terrain applique parfois autre chose.
La mort de Cavaye Yeguié Djibril laisse ainsi derrière elle une interrogation dérangeante : le Lamido de Mada était-il réellement devenu chef traditionnel de premier degré dans l’ordre administratif concret du Cameroun, ou seulement dans le récit politique du pouvoir central ?
Par
Charles Armel MBATCHOU
Journaliste engagé
Analyste politique et chroniqueur
Historien d’art









