Actualités of Monday, 30 March 2026

Source: www.camerounweb.com

Cameroun : à l'Assemblée nationale, Datouo s'installe dans l'ombre et la lumière de Cavaye

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La transition au perchoir de Yaoundé a suscité autant de commentaires que l'élection elle-même. Shanda Tonne, figure de la société civile camerounaise, prend la plume pour démonter les intrigues et rappeler ce que beaucoup ont voulu oublier : la loyauté, ça se mérite et ça se construit.


Il y a des transitions politiques qui se passent en douceur, et d'autres qui, même lorsqu'elles se déroulent dans les règles, déclenchent une avalanche de rumeurs, d'insinuations et de procès d'intention. L'élection de Théodore Datouo à la tête de l'Assemblée nationale camerounaise, le 17 mars dernier, appartient résolument à la seconde catégorie.

Pourtant, à regarder les faits de près, la trajectoire qui a conduit ce parlementaire expérimenté au perchoir de Yaoundé n'a rien d'un coup de force ni d'un coup de théâtre. C'est ce que s'est employé à démontrer, dans un exposé publié le 28 mars, Shanda Tonne, président de la Commission indépendante contre la corruption et la discrimination (Comicodi) et figure reconnue de la médiation politique au Cameroun.

Dans un texte au ton délibérément tranchant — « Mensonges, inquisitions, intrigues et insinuations malveillantes contre mérite, loyauté, reconnaissance, respect et fidélité », titre-t-il sans détour — Shanda Tonne s'attaque à ce qu'il considère comme un récit fabriqué autour d'une réalité bien plus simple : Théodore Datouo a gagné sa place.

Premier argument avancé : la durée. Datouo est un parlementaire de longue date, dont la présence assidue dans les travaux de la chambre basse est, selon Shanda Tonne, « incontestable ». Sa longévité à l'Assemblée nationale n'est pas le fruit du hasard mais d'un travail constant, d'une discipline parlementaire que ses pairs ont pu observer sur des années, et d'une confiance réaffirmée élection après élection par son parti et par son chef.

Deuxième argument, plus structurant encore : la relation avec son prédécesseur. Cavaye Yeguie Djibril, qui a présidé l'Assemblée nationale pendant plus de trois décennies, n'a pas simplement passé le témoin à Datouo. Il l'a, selon Shanda Tonne, « guidé, orienté, conseillé et adopté », au point de lui confier la maîtrise d'ouvrage de la réalisation du nouveau palais de l'Assemblée nationale. Une délégation de confiance lourde de symboles dans un système politique où les signes comptent autant que les actes.

C'est ici que réside, selon l'analyse de Shanda Tonne, la clé de lecture de cette transition : Datouo bénéficie d'une double légitimité. Celle du chef de l'État et président du parti, qui l'a désigné comme candidat au perchoir. Et celle de son prédécesseur direct, qui a publiquement assumé la continuité de cette transmission.
« On ne pouvait pas trouver mieux entre le père et le fils et vice-versa », écrit Shanda Tonne, qui insiste sur l'image — forte, selon lui — du nouveau président de l'Assemblée assis aux côtés de Cavaye lors de sa prise de fonction, lui témoignant « reconnaissance et révérence ». Une scène que le médiateur juge appelée à rester dans les annales institutionnelles du Cameroun, précisément parce qu'elle déjoue les scenarii de rupture que certains avaient anticipés ou espérés.

Les nombreux séjours de Datouo à Maroua — fief de Cavaye — pour « rendre compte et recevoir des instructions », rappelés dans l'exposé de Shanda Tonne, disent à eux seuls la nature d'une relation construite sur la durée, loin des projecteurs et des coups d'éclat.

Mais au-delà de la défense d'un homme, c'est un avertissement plus large que Shanda Tonne adresse à la société politique camerounaise. « Le danger aux implications les plus imprévisibles pour une nation ne réside pas dans les attentats terroristes ou les interventions étrangères, mais dans des constructions de la haine qui injectent sournoisement un poison de division », écrit-il, dans un passage qui dépasse largement le cas de l'Assemblée nationale.
Le médiateur cible nommément une tendance qu'il observe dans les médias et chez certains leaders d'opinion : celle de transformer chaque transition institutionnelle en objet de suspicion, de chercher le complot là où il y a simplement le fruit d'un travail accompli. Une posture qu'il juge non seulement injuste, mais dangereuse pour la stabilité du pays.

Ce que l'élection de Datouo et la lecture qu'en fait Shanda Tonne révèlent en creux, c'est la tension permanente qui traverse les institutions camerounaises entre deux logiques : celle du mérite et de la continuité d'un côté, celle des rumeurs et des luttes d'influence de l'autre.

Pour l'heure, le nouveau président de l'Assemblée nationale semble avoir réussi à naviguer entre ces deux écueils. Il hérite d'une institution rénovée — dont il a lui-même supervisé la reconstruction — et d'un prédécesseur qui n'a pas cherché à lui compliquer la tâche. Reste à savoir si Théodore Datouo saura imprimer sa propre marque sur un perchoir que Cavaye Yeguie Djibril a occupé si longtemps qu'il en était devenu indissociable.

La réponse, comme toujours au Cameroun, se lira moins dans les discours que dans les actes.