Jeune Afrique révèle les dessous d'une opération financière qui permet au gouvernement de Louis Paul Motaze de gagner son autonomie face aux institutions de Bretton Woods
En levant 632,6 millions d'euros sur les marchés internationaux, le Cameroun envoie un signal fort au Fonds monétaire international : Yaoundé peut se financer sans accepter les conditionnalités draconiennes imposées par Washington. Jeune Afrique dévoile les véritables enjeux d'une stratégie financière audacieuse.
Jeune Afrique révèle que derrière le succès technique de cet eurobond se cache une véritable stratégie d'émancipation vis-à-vis du FMI. Alors que l'institution de Bretton Woods met la pression sur la zone Cemac pour un retour à la rigueur budgétaire et que l'incertitude plane sur la conclusion d'un nouveau programme avec le Cameroun, Louis Paul Motaze, le ministre des Finances, vient de démontrer que son pays dispose d'alternatives crédibles.
"Cette opération est un message politique autant qu'économique", confie à Jeune Afrique un haut responsable du ministère des Finances sous couvert d'anonymat. "Nous disons au FMI : nous pouvons lever des fonds sans vous, donc nous négocierons d'égal à égal si un nouveau programme doit être conclu."
Selon les informations exclusives obtenues par Jeune Afrique, cette première levée de fonds fait partie d'un plan plus vaste : le Cameroun prévoit de mobiliser un total de 1 milliard d'euros (1 000 milliards de F CFA) en 2026 via deux eurobonds successifs. La seconde opération est programmée pour juin prochain.
Jeune Afrique a pu consulter le plan de trésorerie prévisionnel du ministère des Finances qui tablait initialement sur une levée de 533,5 millions d'euros (350 milliards de F CFA). Le résultat final de 632,6 millions d'euros représente donc un dépassement de près de 19 % des objectifs initiaux.
Mais c'est surtout l'ampleur de la demande qui impressionne. Jeune Afrique révèle que les souscriptions ont atteint 1 milliard de dollars pour un montant initial recherché de 600 millions, soit un taux de sursouscription de 67 %. "Ce niveau de sursouscription témoigne de la confiance des investisseurs institutionnels internationaux envers la signature camerounaise", analyse pour Jeune Afrique un expert en finance africaine.
Cette confiance contraste avec le discours parfois alarmiste du FMI sur la situation budgétaire du pays, et renforce la position de négociation de Yaoundé face aux institutions internationales.
Jeune Afrique dévoile la répartition précise des rôles au sein du consortium arrangeur qui a piloté cette opération. JP Morgan et Citigroup, les deux poids lourds américains, ont contribué chacun à mobiliser 300 millions de dollars, tandis que Société Générale s'est limitée à 150 millions de dollars. La banque d'affaires Cygnum Capital complète le dispositif.
Selon les informations exclusives recueillies par Jeune Afrique, ce choix de partenaires n'est pas anodin. JP Morgan et Citi sont des acteurs incontournables sur le marché africain de la dette souveraine, et leur implication garantit un placement auprès des grands fonds d'investissement américains et européens.
"Le fait que JP Morgan et Citi aient accepté de mobiliser chacun 300 millions de dollars montre qu'ils croient au Cameroun", souligne à Jeune Afrique un banquier d'affaires basé à Londres. "Ces banques ne prennent pas de risques inconsidérés. Leur engagement est un label de qualité."
Jeune Afrique révèle les détails d'un montage financier sophistiqué qui a permis de rendre l'opération attractive. Le Cameroun a obtenu une maturité de sept ans (2026-2033) avec un différé de deux ans, ce qui signifie que le pays ne commencera à rembourser le capital qu'en 2028.
Mais l'élément le plus innovant, selon les informations obtenues par Jeune Afrique, concerne la gestion du risque de change. Pour atténuer le risque euro-dollar et profiter des taux bas de la zone euro, un mécanisme de swap (crédit croisé) a été mis en place, supporté à parts égales par JP Morgan et Citi.
Ce swap a permis de ramener le coupon initial de 9,5 % à 7,79 %, soit une économie substantielle sur le coût du service de la dette. "C'est une prouesse technique", commente pour Jeune Afrique un spécialiste des marchés obligataires africains. "Peu de pays de la région maîtrisent ce type d'instruments financiers complexes."
Une fenêtre de tir parfaitement exploitée
Jeune Afrique a appris que le timing de cette opération n'a rien du hasard. Elle intervient dans un contexte favorable sur les marchés internationaux, alors que les taux d'intérêt commencent à se détendre après la période de resserrement monétaire des banques centrales occidentales.
"Motaze a su saisir la fenêtre de tir", confie à Jeune Afrique un économiste camerounais. "Si le pays avait attendé quelques mois de plus, les conditions auraient pu être moins favorables, notamment si les tensions géopolitiques s'aggravent ou si le FMI décide de durcir le ton."
Selon les informations de Jeune Afrique, le ministère des Finances a lancé une intense campagne de séduction auprès des investisseurs institutionnels depuis novembre 2025, avec des roadshows à New York, Londres et Paris pour présenter les fondamentaux économiques du pays.
Jeune Afrique révèle la destination précise des fonds levés. Contrairement aux eurobonds précédents souvent utilisés pour financer des infrastructures, cette levée est destinée à régler la dette intérieure, et plus particulièrement les fameux "restes à payer" qui empoisonnent la gestion budgétaire.
Ces restes à payer s'élèvent à 759,2 millions d'euros (498 milliards de F CFA) pour 2026, selon les documents budgétaires consultés par Jeune Afrique. Il s'agit des dépenses engagées et liquidées qui n'avaient pas encore été décaissées à la fin de l'exercice budgétaire précédent.
"Ce sont des sommes dues aux fournisseurs et prestataires des grands projets de l'État", explique à Jeune Afrique un expert-comptable travaillant pour plusieurs entreprises qui comptent l'État parmi leurs clients. "Certaines de ces créances datent de plusieurs années et asphyxient les entreprises locales."
En s'attaquant à ce problème, le gouvernement camerounais cherche à restaurer la confiance du secteur privé national, indispensable pour dynamiser la croissance économique projetée à 4,3 % en 2026 contre 3,9 % en 2025.
Jeune Afrique a recueilli les réactions de plusieurs gouvernements de la sous-région, qui observent avec attention l'expérience camerounaise. Le succès de cet eurobond pourrait encourager d'autres pays de la Cemac à emprunter la même voie pour se financer en dehors des circuits traditionnels du FMI et de la Banque mondiale.
"Si le Cameroun peut lever 750 millions de dollars sur les marchés avec un coupon de moins de 8 %, d'autres pays vont vouloir tenter leur chance", prédit pour Jeune Afrique un diplomate d'Afrique centrale. "Cela pourrait changer la donne dans les rapports entre la Cemac et le FMI."
Toutefois, Jeune Afrique souligne que tous les pays de la zone ne bénéficient pas de la même crédibilité que le Cameroun auprès des investisseurs internationaux. La stabilité politique relative du pays et la diversification de son économie constituent des atouts que peu de ses voisins peuvent revendiquer.
Malgré ce succès, Jeune Afrique rappelle que le Cameroun fait face à d'importants défis budgétaires. Le pays doit muscler sa croissance tout en maintenant son taux d'endettement en dessous du seuil de convergence régional de 70 % du PIB.
Selon les données obtenues par Jeune Afrique, le Cameroun a réussi à rester sous ce seuil durant les trois dernières années, mais l'accumulation de nouvelles dettes pour financer les besoins de développement pourrait remettre en question cet équilibre fragile.
"L'eurobond est une solution à court terme", nuance pour Jeune Afrique un économiste de la Banque mondiale. "Le vrai défi pour le Cameroun reste d'augmenter ses recettes fiscales et de réduire sa dépendance aux marchés internationaux."
Jeune Afrique révèle que la prochaine échéance se situe en juin 2026, lorsque le Cameroun devra retourner sur les marchés pour lever les 367,4 millions d'euros restants (environ 350 à 400 milliards de F CFA) pour atteindre l'objectif du milliard d'euros.
"Ce second eurobond sera le vrai test", prévient à Jeune Afrique un analyste financier. "Si les conditions économiques mondiales se dégradent d'ici là, ou si des scandales politiques éclatent au Cameroun, l'opération pourrait être plus compliquée."
Pour l'instant, Louis Paul Motaze savoure son succès et se pose en architecte d'une stratégie financière qui redonne au Cameroun une marge de manœuvre face aux injonctions du FMI. Reste à savoir si cette autonomie nouvellement acquise sera utilisée pour opérer les réformes structurelles dont le pays a besoin ou si elle servira simplement à gagner du temps.









