Après avoir mis fin brutalement à son programme de lutte contre le paludisme, Washington a signé un nouvel accord avec Yaoundé. Mais cette fois, les fonds iront directement au gouvernement camerounais, contournant les ONG. Une approche qui inquiète les observateurs dans un pays régulièrement pointé du doigt pour sa corruption.
Le nouvel accord signé en décembre 2025 entre les États-Unis et le Cameroun marque un tournant radical dans la manière dont Washington conçoit l'aide au développement en Afrique. Fini les organisations non gouvernementales comme intermédiaires : l'argent américain ira désormais directement dans les caisses du gouvernement camerounais. Une révolution qui soulève autant d'espoirs que d'inquiétudes.
Selon le New York Times, qui a enquêté sur les bouleversements du programme antipaludique au Cameroun, le département d'État américain promet jusqu'à 399 millions de dollars sur cinq ans pour la santé. Mais il y a une condition de taille : le Cameroun doit augmenter ses propres dépenses de santé de 450 millions de dollars.
L'engagement américain est certes inférieur aux montants versés avant la fermeture de l'Agence américaine pour le développement international - l'aide au Cameroun s'élevait à environ 250 millions de dollars par an - mais c'est une bouée de sauvetage après les coupes brutales de février 2025.
Le changement le plus significatif concerne le canal de distribution. Un porte-parole du département d'État a expliqué que ce nouvel accord permettrait de "renforcer l'appropriation nationale, plutôt que de maintenir des systèmes de mise en œuvre parallèles par des ONG, susceptibles de créer une dépendance".
Cette approche reflète la vision de l'administration Trump selon laquelle les pays doivent contribuer davantage à l'aide apportée à leur propre population. Pendant les années de l'Initiative présidentielle contre le paludisme (PMI), le gouvernement camerounais dépensait seulement 2,1 millions de dollars par an pour le paludisme, alors que les États-Unis fournissaient 22 millions de dollars.
Washington estime que ce déséquilibre créait une forme de dépendance et déresponsabilisait les gouvernements africains. D'où l'idée de conditionner l'aide américaine à un effort budgétaire national significatif.
Mais cette nouvelle approche soulève des questions majeures. Pour des observateurs comme Olivia Ngou, directrice exécutive d'Impact Santé Afrique citée par le New York Times, financer directement le gouvernement camerounais pose problème en termes de "contrôle de l'utilisation des fonds et de définition des priorités".
Le Cameroun est dirigé par Paul Biya, aujourd'hui âgé de 92 ans, depuis 1982. Les organisations internationales de surveillance classent régulièrement la corruption gouvernementale au Cameroun à un niveau élevé. C'est précisément pour cette raison que l'ancien système passait par des organisations partenaires plutôt que directement par l'État.
Une grande partie des dépenses publiques camerounaises est consacrée à l'armée - le pays fait face à une insurrection civile à l'ouest et à Boko Haram au nord - ainsi qu'au service de la dette extérieure. La santé publique n'a jamais été une priorité budgétaire du régime Biya.
Le texte de l'accord n'a pas été rendu public, ce qui alimente les interrogations sur la transparence du dispositif. Si les États-Unis et le Cameroun définiront ensemble les domaines prioritaires de dépenses, rien ne garantit que la lutte contre le paludisme bénéficiera du même niveau de financement qu'auparavant.
Sous le système PMI, les priorités étaient claires : chimioprévention pour 2 millions d'enfants, formation de plus de 2 000 agents de santé communautaires, distribution de moustiquaires, approvisionnement en artésunate injectable. Le programme avait permis de réduire de près de 60% le taux de mortalité lié au paludisme dans l'Extrême-Nord entre 2017 et 2024.
Avec un gouvernement aux commandes, ces priorités pourraient être redéfinies en fonction d'intérêts politiques ou budgétaires qui n'ont rien à voir avec l'efficacité sanitaire.
L'interruption brutale de l'aide en février 2025 a failli provoquer une catastrophe sanitaire. Seul le dévouement d'agents de santé qui ont travaillé pendant des mois sans être payés, et l'intervention d'urgence de l'organisation GiveWell, ont permis d'éviter une explosion des cas et de la mortalité.
Le Dr Jean Pierre Kidwang, coordinateur régional du Programme national de lutte contre le paludisme cité par le New York Times, espère que lui et ses collègues pourront "préserver ce qui a été construit". Mais il sait que sans vigilance, les acquis de huit années de travail pourraient s'évaporer.
Pour l'instant, le programme redémarre. Le département d'État a commandé la chimioprévention pour la prochaine saison des pluies, ainsi que de nouvelles quantités d'artésunate. Certains agents de santé ont de nouveau été payés.
Un test pour la souveraineté africaine
Au-delà du Cameroun, cet accord constitue un test grandeur nature de la nouvelle doctrine américaine en matière d'aide au développement. L'idée de "renforcer l'appropriation nationale" est louable en théorie. Mais dans des pays où la gouvernance est faible et la corruption endémique, elle pourrait se traduire par un détournement des fonds au détriment des populations les plus vulnérables.
Le paludisme a tué 610 000 personnes dans le monde en 2024, presque tous des enfants africains. La question n'est pas de savoir si les pays africains doivent prendre en charge leur santé publique - c'est une évidence. La question est de savoir si, dans le contexte actuel, ils en ont réellement les moyens et la volonté politique.
Pour les enfants comme Mohammadou, trois ans, qui a failli mourir du paludisme dans le nord du Cameroun avant d'être sauvé in extremis par une injection d'artésunate, la réponse à cette question n'est pas philosophique. Elle est vitale.









