Actualités of Monday, 12 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Scandale à la DGSN : Mbarga Nguele, le maître de l’enquête ou le chef du cartel ?

L’affaire du détournement présumé de carburant à la DGSN au Cameroun, estimé par l’auteur à 40 milliards sur près de dix ans, suscite des interrogations sur l’ampleur des responsabilités et l’éventuelle implication de hauts responsables. Après le placement en détention d’une quarantaine de policiers et de civils à la prison centrale de Kondengui, le texte dénonce une possible stratégie consistant à sanctionner les exécutants sans remonter jusqu’aux responsables présumés.

Affaire de la DGSN : Les secrets de l’or noir de la police et l’insoutenable théorie des fusibles

Le transfèrement à la prison centrale de Kondengui, dans la nuit du 9 au 10 octobre 2026, d'une quarantaine de hauts gradés, d’officiers et de complices civils de la Délégation Générale à la Sûreté Nationale (DGSN) marque un tournant historique dans la chronique judiciaire camerounaise. L'enquête préliminaire, confiée aux limiers du Groupement Spécial d’Opérations (GSO) à Mvan, lève le voile sur un siphonnage industriel : un détournement estimé à 40 milliards de francs CFA étalé sur près de dix ans. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie a d'ailleurs formellement documenté un passif direct de 21,06 milliards de francs CFA auprès de la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP), correspondant à la volatilisation de 22 765 mètres cubes de carburant.

Pourtant, derrière le spectacle de la rigueur et l'inventaire des têtes d’affiche jetées en cellule, l’analyse de cette procédure par le prisme du journalisme d’investigation impose une immense circonspection. L'opinion publique assiste-t-elle à une œuvre d'assainissement global, ou à la mise en scène d'un immense coupe-feu destiné à sanctuariser le sommet de la pyramide ?

LA STRATÉGIE DU SACRIFICE : DES GESTIONNAIRES DE SOUTE EN PREMIÈRE LIGNE

La liste des mandats de dépôt décernés par le Tribunal Criminel Spécial (TCS) frappe par la précision chirurgicale de sa cible. Elle décapite la chaîne technique et logistique du carburant de la police nationale. En envoyant à Kondengui le Commissaire Divisionnaire Henrick Walter Elouna, l'Officier de Police Principal Benoît Pompidou Tossom (Chef de service adjoint des carburants à la DGSN), ou encore les gestionnaires de soutes stratégiques comme Gaston Atangana Onana (siège de Yaoundé), Marc Sambiounyou (Bamenda) et Thierry Hotdi Souloukna (Soa), le système démontre qu'il frappe fort.

Toutefois, cette sévérité apparente pose une question de pure logique administrative. Comment un réseau criminel d'une telle envergure, impliquant le prélèvement frauduleux de milliers de mètres cubes de produits pétroliers, a-t-il pu prospérer en toute impunité pendant une décennie dans une institution aussi centralisée et militarisée que la police camerounaise ? La rapidité avec laquelle ces responsables de second rang ont été ciblés suggère l'application d'une politique du fusible. En focalisant l'opprobre sur ces "techniciens de la soute", l’appareil judiciaire semble vouloir acter que le réseau s’arrêtait aux portes des bureaux directionnels.

LE CAS MBARGA NGUELE : MAÎTRE DE L’ENQUÊTE OU BÉNÉFICIAIRE DE L'OMBRE ?

Au cœur de cette équation judiciaire se dresse la figure du Délégué Général à la Sûreté Nationale, Martin Mbarga Nguele. C’est lui qui a personnellement ordonné au GSO de déclencher le coup de filet et de « cuisiner » ses propres hommes pendant plusieurs semaines. Cette posture de justicier intraitable souffre néanmoins de redoutables contradictions internes au regard des éléments qui ont fuité des procès-verbaux d’audition.

Selon des sources introduites au cœur de l'instruction, les dépositions de plusieurs policiers mis en cause ont fait voler en éclats le narratif d'un DGSN floué. Certains prévenus ont explicitement allégué l'existence de mécanismes de rétrocommissions trimestrielles substantielles qui auraient été destinées à la haute hiérarchie. Dès lors, deux hypothèses inconciliables se dessinent :
L’hypothèse du système de prédation institutionnalisé : Si les déclarations des prévenus reposent sur des bases matérielles, Martin Mbarga Nguele aurait utilisé le GSO pour opérer une purge opportuniste, transformant ses subalternes en boucs émissaires pour camoufler sa propre responsabilité et s'offrir un brevet d'intégrité à bon compte.

L’hypothèse du naufrage managérial : Si le nonagénaire patron de la police est effectivement resté étranger à ces manœuvres, l'affaire révèle une faille de contrôle systémique abyssale. Elle démontre qu'un cartel financier a pu piller les ressources de souveraineté de l'État sous sa signature pendant dix ans sans qu'aucun de ses radars administratifs ne s'en alerte avant 2026.

LE CARTEL DOMESTIQUE ET LE SPECTRE DE L’IMMUNITÉ OLIGARCHIQUE

La circonspection de l’investigateur vire à l'exigence d'exceptions face au volet le plus étouffé du dossier : les ramifications familiales et structurelles de la fraude. En principe, la responsabilité de la chaîne d'approvisionnement — qui va de l'ordonnancement des dépenses au contrôle de la livraison effective, en passant par le suivi des stocks et l'audit de consommation — incombe à la Direction des Finances et de la Logistique (DFL). Toutefois, la porosité de ce contrôle interroge.

En tant que patron opérationnel de la sécurité et de la sûreté, le Commissaire Principal Vincent de Paul Mevaa peut difficilement plaider l'ignorance. Ses fonctions de commandement le placent aux premières loges de la supervision des moyens roulants, rendant l'hypothèse de son aveuglement peu crédible face à l'ampleur du trafic.

Plus grave encore, les ramifications de ce détournement de deniers publics toucheraient les sphères privées les plus proches du sommet. Des indices convergents issus du milieu de l’enquête évoquent avec insistance le rôle pivot qu'aurait joué l'épouse du DGSN, Philomène Mbarga Nguele. Elle est désignée par plusieurs sources internes comme une bénéficiaire logistique majeure de ce trafic d'or noir, rappelant inéluctablement les sombres heures du cas Edgar Alain Mebe Ngo'o et de son épouse Bernadette.

Des sources internes indiquent qu’une dotation officielle de carburant de la police nationale aurait été illicitement détournée pour alimenter le complexe hôtelier privé « Sanaga Beach » situé à Nkoteng, dans la Haute-Sanaga, propriété de Madame Philomène Mbarga Nguele.

Le modus operandi de cette logistique clandestine était particulièrement bien huilé : chaque semaine, l'Inspecteur de Police Principal Beyala Nnomo assurait personnellement le convoyage de 2 400 litres de carburant volé à bord d’un véhicule de service (un pick-up immatriculé CE 301GP). En complément, le camion de livraison du service traiteur de l'hôtel venait se ravitailler directement et illégalement à la soute centrale de la DGSN chaque week-end.

À 840 FCFA le litre (tarif officiel du carburant au Cameroun), la seule consommation minimale hebdomadaire de l’épouse du DGSN s’élève à 2 016 000 FCFA, soit un total mensuel d’environ 8 064 000 FCFA. Au bas mot, c'est une facture annuelle minimum de 96 768 000 FCFA que Philomène Mbarga Nguele fait supporter au contribuable camerounais pour ses affaires privées. Les preuves matérielles de cette implication présumée reposent pourtant sur des éléments de traçabilité robustes : des registres de décharge émargés comportant des empreintes digitales et des enregistrements de vidéosurveillance des sites de stockage.

L'absence totale du nom de Philomène Mbarga Nguele dans les mandats de dépôt décernés par le TCS, alors même que des gérants de stations-service et des acheteurs clandestins civils dorment en prison, crée un déséquilibre procédural flagrant. Plus troublant encore, les informations faisant état de son exfiltration précipitée vers les États-Unis, au moment précis où le GSO bouclait ses auditions, projettent une ombre sur l'impartialité de l'opération et suggèrent des connivences au plus haut niveau de l’État.

Si cette fuite géographique venait à être confirmée par l’examen des registres frontaliers, elle apporterait la preuve formelle que la justice distributive camerounaise s'arrête là où commencent les intérêts du clan ou du cartel.

L'indépendance et la crédibilité future du Tribunal Criminel Spécial se joueront exclusivement sur sa capacité, ou non, à remonter cette piste supérieure et à refuser le compromis du sacrifice exclusif des exécutants en uniforme.

UN CRIME SANS COMMANDITAIRES : L’INACCEPTABLE ILLUSION D’UNE JUSTICE SÉLECTIVE

Dans un dossier d’une telle gravité, l’appareil judiciaire ne saurait s'abriter derrière le paravent de sanctions sélectives et minimalistes. Limiter l'action publique au châtiment des seuls exécutants en uniforme, tout en omettant délibérément de poursuivre et de mettre aux arrêts les véritables architectes de ce crime en bande organisée, produit des effets pervers dévastateurs. Cette impunité garantie au sommet de la pyramide fragilise l'autorité même de l'État, corrompt le pacte social et prive les citoyens camerounais de la justice équitable qu'ils sont en droit d'exiger.

Si le Tribunal Criminel Spécial (TCS) valide ce scénario, il ne fera qu'entériner un simulacre de salubrité publique.

Au-delà du scandale retentissant de la Sûreté nationale, ce procès sur le détournement du carburant prend désormais les traits d'un galop d'essai. Il laisse entrevoir une manœuvre de diversion bien plus vaste… une tentative de saturation de l'espace médiatique alors que se profile à l'horizon un autre dossier, autrement plus lourd, systémique et financier : celui de l'exploitation clandestine et marginale de l'or du Cameroun.

Cette future affaire, aux ramifications politiques et financières infiniment plus sensibles, mettra en cause de très hauts profils de la nomenclature régnante. Ce sera le véritable révélateur de l'indépendance réelle du TCS.

La justice camerounaise choisira-t-elle enfin de frapper le cœur du cartel, ou continuera-t-elle à sacrifier ses fusibles pour protéger les intouchables de la République ? L'avenir de l'État de droit en dépend.

Loic Kodjay