Six changements au directoire pour étouffer les contre-pouvoirs : les dessous d'une restructuration présentée comme technique
"Avec cette nouvelle équipe, toute capacité de contre-pouvoir interne s'est éteinte au sein de la société." Cette confidence d'un ancien cadre de la SNH à Jeune Afrique résume à elle seule la portée véritable du remaniement opéré en décembre dernier au sein du directoire de la Société nationale des hydrocarbures. Derrière une façade de modernisation et de féminisation, se cache une purge méthodique destinée à verrouiller définitivement le contrôle du groupe pétrolier public.
Initié dans une "relative discrétion" lors du conseil d'administration du 3 décembre, puis entériné entre les 10 et 12 décembre, le remaniement a frappé six postes clés du directoire. Selon les révélations de Jeune Afrique, cette restructuration présentée comme un écho au discours présidentiel sur la promotion des jeunes et des femmes cache en réalité "un renforcement assumé de l'emprise du clan Moudiki sur les centres de décision".
La première victime de cette purge est Igor Emmanuel Soya Bissaya, évincé de son poste stratégique de conseiller numéro deux. Remplacé par Nathalie Moudiki, épouse de l'administrateur directeur général Adolphe Moudiki, Igor Bissaya était pourtant "par le passé proche de Nathalie Moudiki", révèle Jeune Afrique. Un retournement qui illustre la froideur calculatrice avec laquelle le couple dirigeant a procédé au nettoyage interne.
La purge ne s'est pas arrêtée là. Selon Jeune Afrique, Clotilde Moukoko Mbonjo, directrice financière, a été "admise à la retraite" et remplacée par Corinne Ayayi, ancienne directrice financière adjointe. Un changement qui permet au clan Moudiki de placer à ce poste hautement sensible une personne de confiance, assistée de Souadatou Labarang.
Germain Onambélé et Christian Ananga, respectivement directeur de la maintenance et de la sécurité et directeur de la division informatique, ont également été écartés. Leurs remplaçantes, Delphine Mai-Awe Domwa et Ngounou Leugoue, ont d'abord assuré un intérim avant d'être confirmées dans leurs fonctions. Selon les informations obtenues par Jeune Afrique, ces nominations s'inscrivent dans la stratégie du clan Moudiki visant à s'entourer de "profils issus de son cercle de confiance au sein du directoire".
Au total, cinq femmes ont été promues à des postes clés dans ce remaniement. La direction de la SNH justifie cette féminisation comme une application des orientations présidentielles visant à faire des "jeunes et des femmes une priorité". Mais Jeune Afrique révèle que cette réorganisation "consolide désormais l'influence de Nathalie Moudiki sur l'entreprise".
L'analyse des profils retenus confirme cette lecture. Plutôt que de recruter à l'extérieur ou de promouvoir des cadres indépendants, le clan Moudiki a privilégié des personnes déjà intégrées au système et dont la loyauté ne fait aucun doute. "Le remaniement a permis au clan Moudiki de s'entourer de profils issus de son cercle de confiance au sein du directoire, réduisant d'autant les marges de contestation internes", précise Jeune Afrique.
La restructuration a également permis d'intégrer au directoire Daniel Ollé, fils de Justine Ollé, petite-sœur du président Paul Biya. Selon Jeune Afrique, sa présence aux côtés de Nathalie Moudiki et de Magloire Ndozeng Kouan, conseiller numéro un, contribue à "densifier un directoire aux loyautés soigneusement balisées".
Cette architecture de pouvoir repose sur une double légitimité : celle du clan Moudiki, qui contrôle la SNH depuis 1993, et celle des liens familiaux avec le premier cercle présidentiel. Une combinaison qui rend pratiquement impossible toute contestation interne.
L'emprise du clan Moudiki ne se limite pas au siège de la SNH. Jeune Afrique révèle que "son empreinte s'étend également sur les filiales" du groupe. Patrick Mvondo dirige Tradex, la branche distribution de carburants, tandis que Jean Noël Mbida Ntsama, cadre de la SNH, occupe le poste de numéro deux d'Hydrac, spécialisée dans l'analyse et le contrôle des produits pétroliers.
Plus significatif encore, Miles Dion Ngute Ndika, fils du Premier ministre Joseph Dion Ngute, "conserve la confiance de Nathalie Moudiki" selon Jeune Afrique, en tant que chargé de mission numéro un pour le complexe industriel de Kribi, projet stratégique comprenant une raffinerie et un dépôt pétrolier. Un positionnement qui témoigne de la capacité du clan à tisser des alliances au plus haut sommet de l'État.
Ce verrouillage intervient dans un contexte de bras de fer entre le clan Moudiki et Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence et président du conseil d'administration de la SNH. Selon Jeune Afrique, le clan Moudiki a "résisté aux tentatives répétées de déstabilisation mises en œuvre par Ferdinand Ngoh Ngoh" et "achève de verrouiller le management de l'entreprise publique".
Cette guerre souterraine explique en partie la détermination du clan Moudiki à éliminer toute possibilité de dissidence interne. Face à un adversaire aussi puissant que le secrétaire général de la présidence, le couple Moudiki ne peut se permettre aucune faille dans son dispositif de contrôle.
Contactée par Jeune Afrique, la direction de la SNH, dont le chiffre d'affaires 2023 a dépassé les 625 milliards de F CFA, "n'a pas répondu aux sollicitations avant la parution de cet article". Un silence qui contraste avec la communication officielle présentant ce remaniement comme une simple modernisation du management.
Cette absence de réponse traduit l'embarras d'une direction confrontée à des révélations qui mettent à nu la réalité d'une restructuration loin d'être aussi technique et neutre qu'annoncée.
Au-delà du cas spécifique de la SNH, ce remaniement soulève des interrogations plus larges sur la gouvernance des entreprises publiques camerounaises. Comment une société d'État stratégique, dont les revenus pèsent lourd dans le budget national, peut-elle être ainsi transformée en fief familial sans que cela ne suscite de réaction des mécanismes de contrôle ?
L'élimination systématique de tout contre-pouvoir interne, révélée par Jeune Afrique, prive la SNH de ce qui fait la force de toute organisation saine : la diversité des points de vue, le débat contradictoire et la capacité de remise en question. Dans une entreprise qui brasse des centaines de milliards de francs CFA et dont les décisions impactent l'économie nationale, cette concentration du pouvoir entre les mains d'un seul clan constitue un risque considérable.
Selon une source citée par Jeune Afrique, "le centre de gravité du pouvoir s'est déplacé" d'Adolphe Moudiki, 87 ans et affaibli par la maladie, vers son épouse Nathalie. Mais ce déplacement s'est accompagné d'un resserrement du cercle décisionnel qui laisse peu de place à la contradiction ou à l'innovation venant de l'extérieur du clan.
La SNH de 2026 ressemble de moins en moins à une entreprise publique moderne et de plus en plus à une entreprise familiale, avec tous les risques que cela comporte pour sa pérennité et son efficacité.









