Pendant quinze ans, Edgar Alain Mebe Ngo'o a été le bras armé de l'opération anticorruption Épervier. Il a coordonné l'arrestation d'Atangana Mebara, d'Abah Abah, de Fotso. Le 12 mars 2019, à l'aube, les mêmes véhicules de police qui servaient ses ordres ont encerclé sa résidence. Jeune Afrique révèle la déclaration explosive qu'il a faite devant les magistrats : Ferdinand Ngoh Ngoh l'avait menacé un an avant sa chute.
Yaoundé — Il y a dans l'histoire politique camerounaise une ironie que Jeune Afrique documente avec une précision implacable dans le dernier volet de sa série « Les déchus de la République » : l'homme qui a orchestré pendant des années les arrestations des grands serviteurs de l'État tombés en disgrâce est lui-même aujourd'hui dans la même prison que certaines de ses victimes. Edgar Alain Mebe Ngo'o, ancien patron de la police, ancien directeur du cabinet civil de la présidence, ancien ministre délégué à la Défense, a été condamné à trente années de réclusion dans la nuit du 31 janvier 2023. Et lors de son procès, il a prononcé devant les magistrats une déclaration qui éclaire différemment toute cette affaire.
C'est Jeune Afrique qui révèle le contenu de cette déclaration, dont l'importance politique ne saurait être sous-estimée. Devant les magistrats du Tribunal criminel spécial, Mebe Ngo'o a affirmé qu'un an avant son arrestation, Ferdinand Ngoh Ngoh — le tout-puissant secrétaire général de la présidence de la République — lui avait fait parvenir une menace explicite : celle de « l'envoyer en prison ». Une menace que Mebe Ngo'o décrit devant la cour comme ayant été « finalement mise à exécution ».
Cette déclaration, si elle est exacte, transforme radicalement la lecture de l'affaire. Elle suggère que l'arrestation de Mebe Ngo'o n'est pas uniquement le produit d'une enquête judiciaire sur un contrat d'armement avec la Chine — les faits officiellement reprochés —, mais qu'elle s'inscrit dans une guerre de palais entre deux hommes qui se sont longtemps côtoyés au sommet de l'État camerounais. Un règlement de comptes politique habillé en procédure judiciaire — ce que ses avocats dénoncent explicitement comme le « caractère politique » du dossier.
L'arrestation à l'aube : le même scénario, mais de l'autre côté
Jeune Afrique reconstitue avec soin la matinée du 12 mars 2019. À l'aube, des véhicules de police encerclent la résidence d'Edgar Alain Mebe Ngo'o à Odza, quartier résidentiel de Yaoundé où il vivait dans un train de vie que ses proches comparaient à celui d'un chef d'État. De sa fenêtre, l'ancien ministre aperçoit les forces de l'ordre. Il comprend immédiatement qu'elles ne viennent pas pour le protéger.
Ce qui rend la scène particulièrement glaçante, c'est son contexte immédiat. Quelques jours seulement avant son arrestation, Mebe Ngo'o avait rencontré le responsable de l'opération Épervier — sans que celui-ci ne laisse rien transparaître. Jeune Afrique cite un observateur qui compare cet épisode à l'arrestation de Nguini Effa, ancien directeur général de la Société camerounaise des dépôts pétroliers : « La veille, il se trouvait encore aux côtés du patron de l'armée, qui ne lui avait rien dit. Ce sont là les manières du chef de l'État. »
Des manières que Mebe Ngo'o connaissait pourtant mieux que quiconque. Il les avait lui-même appliquées pendant des années, coordonnant des arrestations sans préavis de hauts responsables de l'État — dont Atangana Mebara, Polycarpe Abah Abah, Yves Michel Fotso. Des hommes incarcérés dans des prisons qui relevaient de l'autorité du ministère qu'il dirigeait. Ce 12 mars 2019, la mécanique s'était retournée contre lui avec une précision chirurgicale.
Le sécurocrate devenu prisonnier
La trajectoire d'Edgar Alain Mebe Ngo'o, telle que Jeune Afrique la documente, est celle d'un homme qui avait fait de la puissance coercitive de l'État son instrument personnel de gouvernance — et qui en a été victime à son tour. Patron de la DGSN de 2004 à 2009, il avait accumulé une connaissance intime des rouages sécuritaires du régime. Directeur du cabinet civil de la présidence de 1997 à 2004, il disposait d'un accès privilégié aux secrets d'État. Ministre délégué à la Défense jusqu'en 2018, il contrôlait les prisons où croupissaient les déchus qu'il avait lui-même contribué à faire tomber.
Aujourd'hui, il partage Kondengui avec certains de ces mêmes déchus. Selon Jeune Afrique, Mebe Ngo'o et Jean-Marie Atangana Mebara — qu'il avait contribué à arrêter en 2008 — coexistent dans le même établissement pénitentiaire « tout en continuant de s'éviter ». La proximité du destin n'a pas suffi à effacer les rancœurs. La machine à broyer qu'il avait fait tourner pendant trente ans l'a broyé à son tour — et les hommes qu'il avait broyés avant lui sont là pour en témoigner.









