Actualités of Saturday, 24 January 2026
Source: www.camerounweb.com
Trois ans après la découverte du corps sans vie du journaliste Martinez Zogo, son avocat, Maître Calvin Job, livre dans un entretien exclusif accordé à RFI une analyse sans détour : l'assassinat du célèbre animateur de l'émission « Embouteillages » relève d'un mobile "clairement politique". Entre révélations troublantes sur le fonctionnement de la DGRE et lassitude croissante de la famille, le procès qui se déroule devant le tribunal militaire de Yaoundé peine à dévoiler tous ses secrets.
Le 22 janvier 2023 restera gravé dans les mémoires comme le jour où le Cameroun découvrait, horrifié, le corps torturé de Martinez Zogo. Le journaliste d'investigation, connu pour ses dénonciations virulentes de cas de corruption et de prévarication, laissait derrière lui une nation sous le choc et de nombreuses questions sans réponses.
Aujourd'hui, dix-sept accusés comparaissent devant la justice militaire. Parmi eux figurent des hauts gradés de la Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE), le service de contre-espionnage camerounais, ainsi que l'influent homme d'affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, propriétaire du groupe médiatique L'Anecdote.
Les débats sur le fond, entamés en septembre 2025 après de multiples reports entre janvier et septembre de la même année, ont permis de lever progressivement le voile sur l'organisation de ce crime odieux.
Dans son entretien à RFI, Maître Calvin Job, conseil de la famille Zogo, dresse un constat accablant sur le fonctionnement de la DGRE. Selon lui, les audiences ont révélé une "privatisation de cet organisme de sécurité" qui opérait en dehors de la chaîne de commandement habituelle.
"Les enseignements de ces audiences ont permis de comprendre un peu la chaîne de commandement, notamment dans le fonctionnement de cet organe de renseignement qu'est la DGRE. Ils ont permis en quelque sorte aussi de clarifier certaines responsabilités", explique l'avocat.
Cette analyse suggère que des agents des services de renseignement auraient agi de leur propre initiative ou sur instruction d'intérêts privés, détournant ainsi les moyens de l'État à des fins personnelles.
Les auditions successives ont progressivement désigné un homme comme l'organisateur présumé de l'enlèvement et de l'assassinat : le lieutenant-colonel Justin Danwe. "Tous les témoignages, les auditions, et les récentes auditions tendent à aller dans le sens de 'c'est monsieur Danwe qui a organisé tout ça de A à Z'", affirme Maître Job.
Paradoxalement, si l'officier supérieur reconnaît avoir participé à l'opération d'enlèvement, il nie catégoriquement toute implication dans l'assassinat du journaliste. De son côté, l'ex-patron de la DGRE, Léopold Maxime Eko Eko, soutient avoir tout ignoré de cette mission, une version que les parties civiles contestent vigoureusement.
Concernant les motivations de cet assassinat, Maître Calvin Job établit un lien direct avec les enquêtes journalistiques menées par Martinez Zogo. Le journaliste dénonçait régulièrement des affaires de prévarication impliquant de hautes personnalités camerounaises.
L'avocat souligne particulièrement le cas de Jean-Pierre Amougou Belinga : "Zogo avait cité le nom d'Amougou Belinga plus de 52 fois dans une seule émission." Cette insistance du journaliste suggère, selon la défense de la famille, un intérêt manifeste à faire taire définitivement celui qui dérangeait l'ordre établi.
Un autre nom émerge des témoignages : Martin Savom, maire de Bibey. Selon Maître Job, un témoin l'aurait désigné comme "clairement impliqué dans l'enlèvement et l'assassinat".
Malgré les avancées procédurales, l'espoir laisse progressivement place à la fatigue au sein de la famille Zogo. Après les multiples reports qui ont retardé le procès durant près de neuf mois en 2025, l'optimisme initial s'est érodé.
Un détail symbolise cette douleur qui perdure : trois ans après les faits, la dépouille de Martinez Zogo repose toujours à la morgue, dans l'attente des conclusions définitives de l'enquête.
"Au final, la famille se dit que si au moins le nom du principal responsable est révélé un jour, c'est bien. Sinon, c'est la justice, elle fera avec", confie Maître Job, traduisant une forme de résignation face à la lenteur et aux complexités de la procédure judiciaire.
Le tribunal militaire de Yaoundé poursuit actuellement ses sessions à raison de deux jours d'audience toutes les trois semaines. Ce rythme, jugé trop lent par les observateurs et la famille, ne permet pas d'espérer une conclusion rapide du procès.
Les prochaines audiences devront notamment déterminer si les éléments réunis permettront d'identifier formellement les commanditaires de cet assassinat qui a ébranlé le paysage médiatique camerounais et suscité l'indignation de la communauté internationale des défenseurs de la liberté de la presse.
Trois ans après sa disparition tragique, Martinez Zogo reste un symbole des dangers auxquels sont confrontés les journalistes d'investigation en Afrique centrale. Son procès, au-delà du drame humain, pose la question fondamentale de l'indépendance de la justice et de la protection des lanceurs d'alerte dans un État de droit.