L'affaire Martinez Zogo a profondément fragilisé la crédibilité du pouvoir camerounais en révélant les limites de son fonctionnement. Les récentes accusations portées par l'ancien capitaine Donald Effoudou contre Ferdinand Ngoh Ngoh sont analysées comme le symptôme d'une perte d'autorité des institutions plutôt qu'une preuve de culpabilité. Le secrétaire général de la Présidence se retrouve dans une position où toute réaction serait politiquement coûteuse, tandis que le président Paul Biya gouverne en maintenant les enquêtes ouvertes sans jamais les conclure, afin de conserver son contrôle sur les différents clans du pouvoir.
LE JOUR OÙ LE POUVOIR A PERDU SON MASQUE
Il y a des régimes qui s'effritent lentement, par fatigue, par inertie, par usure. Il y en a d'autres qui ne s'effondrent pas d'un coup, mais qui laissent voir, un jour, ce qu'ils étaient depuis toujours. Le Cameroun a connu ce jour-là. Il porte un nom, celui d'un journaliste enlevé le 17 janvier 2023 devant une brigade de gendarmerie où il tentait de se réfugier, et retrouvé mort cinq jours plus tard.
Ce qui a été fait à Martinez Zogo ne ressemblait pas à un meurtre ordinaire. Le corps, les sévices, le lieu où il a été abandonné, tout indiquait une intention qui dépassait l'élimination. Les Camerounais l'ont compris sans avoir besoin d'un rapport ni d'une commission. Ils ont vu ce qu'on voulait qu'ils voient.
Trois ans plus tard, un ancien officier du renseignement de la présidence désigne un homme. Le capitaine Effoudou Awussy affirme d'autorité que Ferdinand Ngoh Ngoh est le commanditaire de cet assassinat. Il ne produit aucune pièce, aucun document, aucun enregistrement. Il annonce que la suite viendra dans un prochain épisode.
Ce n'est pas la véracité de cette accusation qui fait événement. C'est qu'aucune autorité de ce pays ne soit aujourd'hui en mesure de la contredire.
Un homme qui ne peut pas répondre
Ferdinand Ngoh Ngoh n'occupe, dans l'ordre protocolaire, aucun des rangs qui suivent celui de chef de l'État. Le président du Sénat, le président de l'Assemblée nationale et le Premier ministre le précèdent tous. Il détient pourtant la délégation de signature du chef de l'État depuis février 2019 et préside le conseil d'administration de la première entreprise du pays. Cet écart entre le rang et l'influence est précisément ce qui le prive aujourd'hui de toute voie pour se défendre, et cela n'est pas un accident.
S'il dément, il accorde à un capitaine radié l'audience nationale que celui-ci recherche, et il reconnaît qu'un homme en fuite peut contraindre le secrétaire général de la présidence à s'expliquer. S'il se tait, le silence s'installera dans l'opinion comme un aveu. S'il poursuit en justice, il ouvre une procédure où un magistrat devra examiner les faits allégués, dans un pays où le procès de l'assassinat de Martinez Zogo se tient déjà devant un tribunal militaire.
Il n'a pas d'issue. Et cette impasse est la conséquence directe de ce qu'il est devenu. Un ministre peut convoquer la presse, un parlementaire peut monter à la tribune, un chef de parti peut réunir ses militants. Un secrétaire général de la présidence n'a rien de tout cela. Il ne parle jamais en son nom, parce qu'il n'a pas de nom propre dans l'ordre politique. Tout son pouvoir lui a été délégué. Rien ne lui appartient.
Un homme dont l'autorité est entièrement empruntée ne dispose d'aucune réserve de légitimité pour absorber un discrédit. C'est cela, la véritable portée de cette sortie. Elle ne prouve rien. Elle révèle qu'il n'y avait rien derrière la fonction.
Un président qui ordonne et ne décide jamais
Pendant ce temps, Paul Biya observe.
En 2019, selon le capitaine Effoudou, le patron de la Direction générale de la recherche extérieure aurait auditionné le secrétaire général de la présidence sur l'organisation de la Coupe d'Afrique des Nations, à la demande du chef de l'État. Rien n'a suivi. Cette affirmation ne repose que sur la parole de l'officier et nous la rapportons comme telle.
En juin 2026, le Tribunal criminel spécial a entendu à trois reprises Oswald Baboké, directeur adjoint du cabinet civil, dans l'enquête sur les circuits d'exportation illicite de l'or, ouverte sur instruction du chef de l'État après le signalement d'écarts considérables entre les volumes déclarés par le Cameroun et ceux enregistrés à Dubaï. Soixante-quatorze permis miniers ont été annulés le 29 juin. Ces éléments sont rapportés par Jeune Afrique. Rien n'a suivi non plus.
Entre les deux, l'enquête préliminaire sur la mort de Martinez Zogo a été retirée à la gendarmerie au profit d'une commission mixte, sur instruction présidentielle, et le premier juge d'instruction a été dessaisi en avril 2023. Personne n'a été sanctionné.
Le président ordonne. Il n'arbitre pas.
On a beaucoup écrit que ce silence traduisait l'affaiblissement d'un homme de quatre-vingt-treize ans. L'explication est commode et elle est probablement fausse. Ordonner une enquête sans jamais la conclure n'est pas une abstention, c'est un instrument. Un collaborateur auditionné et jamais blanchi reste auditionnable. Un dossier ouvert vaut plus qu'un dossier clos, parce qu'il maintient l'homme dans une dépendance permanente. Aucun clan ne peut jamais se dire hors d'atteinte. Aucun ne peut jamais se dire condamné.
Ce n'est pas un pouvoir qui n'ose pas trancher. C'est un pouvoir pour lequel l'absence de verdict est le verdict.
Le coût d'une méthode
Cette méthode a permis à un homme de gouverner quarante-trois ans en tenant ses propres serviteurs. Elle a aussi produit ce que nous observons aujourd'hui.
Jean-Pierre Amougou Belinga a été livré à la vindicte publique en 2023 avant d'être livré aux juges. Oswald Baboké a occupé la même place pendant deux semaines en juin dernier. C'est maintenant le tour de Ferdinand Ngoh Ngoh. Nos compatriotes ont une expression pour cela, et elle vaut mieux que toutes les analyses. Chacun mange sa tontine à son tour. Mais dans une tontine, chacun cotise aussi pour le tour des autres.
Le résultat est un régime encore debout et sans héritiers. Tous les clans ont été grillés les uns après les autres. Toutes les élites du sérail ont été discréditées, souvent par les fuites de leurs propres rivaux. Les institutions qui auraient dû trancher ont appris à ne plus rien conclure. Il reste un pouvoir en place, sans relais, sans architecte pour la suite, et sans personne d'assez intact pour succéder.
Un système qui consume ses propres héritiers finit par n'avoir plus que lui-même à offrir.
Ce qui ne se rattrape pas
Il faut mesurer la disproportion. Un homme seul, radié de l'armée, visé par un avis de recherche pour désertion, sans institution, sans mandat, sans preuve, a obtenu en deux entretiens ce qu'aucune force organisée n'a obtenu depuis l'élection d'octobre 2025. Il a installé un nom dans le débat national.
Cela ne dit rien sur la vérité de son propos. Cela dit tout sur le vide qu'il est venu occuper. Une parole ne produit de tels effets que là où plus rien ne fait autorité.
Et c'est peut-être là que se joue le changement réel, qui ne se mesure ni en manifestations ni en communiqués. Pendant des décennies, une croyance a tenu ce pays debout, celle qui voulait que le mal vienne de l'entourage et jamais du sommet. Les ministres étaient coupables, le président était mal informé. Les réseaux étaient prédateurs, le chef de l'État les ignorait. Cette croyance a été confortable pour tout le monde, y compris pour ceux qui la dénonçaient.
Elle ne tient plus. Un pouvoir qui livre ses propres serviteurs les uns après les autres, sans jamais rien conclure, finit par enseigner à ses gouvernés qu'il n'y avait pas d'entourage. Il n'y avait qu'un système, et une méthode.
Le procès de l'assassinat de Martinez Zogo reprend les 3 et 4 août devant le tribunal militaire de Yaoundé. Dix-sept accusés y comparaissent. Aucun ne s'appelle Ferdinand Ngoh Ngoh. C'est là, et non sur un plateau de télévision, que se dira ce que la justice de ce pays est encore capable d'établir.
Ferdinand Ngoh Ngoh ne s'est pas exprimé sur les accusations du capitaine Effoudou Awussy, qui n'ont été confirmées par aucune autorité, ne reposent sur aucune pièce produite et n'ont fait l'objet d'aucune décision de justice. Il n'est ni accusé, ni inculpé, ni cité dans la procédure en cours devant le tribunal militaire de Yaoundé. Les personnes nommément mises en cause disposent d'un droit de réponse dans ces colonnes.
Méthode. Les faits établis sont rapportés à l'indicatif. Les informations de presse sont attribuées à leur source et rapportées au conditionnel. Les déclarations du capitaine Effoudou sont présentées comme telles, sans être tenues pour prouvées. Les hypothèses d'analyse sont signalées comme des hypothèses.
John Lawson









