Politique of Saturday, 25 July 2026

Source: www.camerounweb.com

Fin du régime Biya : Le chaos s’installe au RDPC

Le RDPC, au pouvoir depuis plus de quarante ans, est désormais incapable de proposer un projet politique crédible aux Camerounais. En sappuyant sur le séminaire du 23 juillet 2026, on peut estimer que le parti se limite à mobiliser ses cadres sans présenter de bilan ni de perspectives.

LE CONTRAT ROMPU : POURQUOI LE RDPC NE PEUT PLUS RIEN PROMETTRE AU PAYS

Le séminaire du 23 juillet, ou l'art de retenir un appareil qui glisse

Le 23 juillet 2026, au Palais des Congrès de Yaoundé, le Secrétaire Général du Comité Central du RDPC a réuni les chefs des délégations permanentes régionales et départementales, les présidents de section et les responsables territoriaux du parti. Le communiqué publié le même jour par le Secrétariat à la communication qualifie la rencontre de séminaire de haut niveau et lui assigne un objet précis, intensifier la préparation des prochaines élections législatives et municipales.

Le mot mérite d'être relevé. On ne convoque pas un séminaire quand on lance une campagne. On en convoque un quand on forme des exécutants.

Le document déroule ensuite le rituel connu. Rappel de la hiérarchie. Invocation de la discipline. Quatre exposés thématiques. Consigne de quadrillage systématique de l'électorat. Appel à la remobilisation totale, dans un climat d'harmonie, de cohésion et d'apaisement général.
Tout y est.

Mais ce que ce communiqué contient importe moins que ce qu'il ne contient pas. Sur cinq rubriques, pas une ligne de bilan. Pas une réalisation citée. Pas un programme esquissé. Pas une promesse formulée. Le parti au pouvoir depuis quarante-trois ans prépare un scrutin sans dire une seule fois ce qu'il a fait du pays, ni ce qu'il compte en faire.

Il dit autre chose. Il demande à ses cadres de convaincre l'électorat hostile par des arguments plausibles et réalistes.
On ne réclame pas des arguments plausibles quand on a un bilan. On les réclame quand on n'en a pas.

C'est de cette phrase que part cet éditorial, et de la question qu'elle impose. Pourquoi le RDPC est-il aujourd'hui incapable de renouer un lien politique avec le peuple camerounais ?

I. Un parti conçu pour ne jamais exister par lui-même

La réponse commence à la première ligne du communiqué. Le séminaire s'est tenu sur Très Hautes Directives de M. le Président National, et conformément à l'article 25 des statuts du parti.

Tout est là. Au moment où le chef est absent depuis des semaines, où son état de santé et sa capacité d'arbitrage alimentent toutes les spéculations, le RDPC ne saisit pas l'espace vacant. Il rappelle publiquement que cet espace n'existe pas. Il ne s'émancipe pas, il se rattache.

Ce réflexe n'est pas une faiblesse de circonstance. Il est l'architecture même du parti.

Pendant quarante-trois ans, le RDPC n'a pas gouverné, il a accompagné. Il n'a pas décidé, il a relayé. Il n'a jamais connu la date d'une élection avant que la présidence ne l'annonce. Il n'a jamais produit une réforme qui ait ensuite été adoptée. Il n'a jamais pris position avant que le chef ne se soit exprimé.

Cette dépendance totale était sa valeur. Un parti qui ne pense pas par lui-même ne peut pas comploter contre son chef.

Mais elle emporte une conséquence que personne au sommet n'avait mesurée. Un parti qui n'a jamais eu à convaincre n'a jamais appris à le faire. Il a passé quatre décennies à transmettre des instructions vers le bas. Il n'a jamais eu à remonter une demande, à négocier une adhésion, à répondre d'un engagement.
Aujourd'hui, on lui demande de persuader.
Il ne sait pas comment on fait.

II. Un terrain perdu par le haut, et non par le bas

Le RDPC n'a jamais eu un contrat social unique. Il a eu un portefeuille de contrats régionaux, libellés dans des monnaies différentes.

Dans le Centre, le Sud et l'Est, le contrat reposait sur l'appartenance et sur la protection. Sa clause centrale n'était pas le développement, elle était la possession du pouvoir. Cela explique le paradoxe de ces régions, parmi les plus fidèles et parmi les moins dotées. On n'y réclamait pas de bitume, on y détenait l'État.

Dans le Grand Nord, le contrat reposait sur la médiation. Le parti ne parlait pas aux populations, il traitait avec ceux qui en disposaient. Autorités traditionnelles, commandement administratif, et une poignée de responsables politiques chargés de livrer la région en échange de positions au sommet. Lorsque le président de l'Assemblée nationale de l'époque déclarait Paul Biya candidat de l'Extrême-Nord, il ne décrivait pas un choix populaire. Il annonçait une livraison.

Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, il ne restait depuis longtemps qu'un encadrement administratif et sécuritaire. Le communiqué du 23 juillet en administre d'ailleurs la preuve la plus crue, en consacrant l'un de ses quatre exposés à une stratégie de sécurité pour une large victoire électorale dans ces deux régions et dans l'Extrême-Nord. Là où l'on parle de sécurité, on ne parle plus de politique.

Ces contrats n'avaient rien de commun. Ils étaient même incompatibles entre eux. Un seul point les tenait ensemble, la personne du chef. Paul Biya n'était pas le signataire d'un pacte national, il était le point unique où des arrangements séparés se rejoignaient.

Le 12 octobre 2025 n'a pas rompu l'un de ces contrats. Il a rompu l'assemblage.

La démonstration est venue du Septentrion, et il faut la lire pour ce qu'elle est. Le 7 octobre 2025, cinq jours avant le scrutin, Paul Biya tenait à Maroua l'unique meeting de toute sa campagne, sept ans après sa dernière visite dans la ville.

Une seule sortie. Une seule région. Celle-là.
Un chef de quatre-vingt-douze ans ne consacre pas son unique déplacement de campagne à une région acquise. Il s'y rend parce que les intermédiaires ne répondent plus, et qu'il lui faut venir livrer lui-même ce qu'ils livraient à sa place. Le choix de Maroua n'est pas un hommage à une fidélité. C'est le diagnostic du régime sur lui-même, posé publiquement, cinq jours avant le vote.

Car la rupture n'est pas venue des populations. Elle est venue des relais. Les deux hommes qui géraient depuis des années le contrat septentrional ont quitté la table et se sont présentés contre lui.
Un parti qui perd une base peut la reconquérir. Un parti qui perd ses intermédiaires perd l'accès.

Et le principal d'entre eux fut longtemps porte-parole du gouvernement, ce qui achève la démonstration. Ce n'est pas l'opposition qui a emporté le Nord. C'est le système qui s'est divisé, et qui l'a emporté avec lui.

Il reste la trace chiffrée. La participation nationale officielle s'est établie à 46,31 pour cent. Le 18 octobre 2025, le représentant du principal candidat d'opposition quittait la commission de recensement général des votes en dénonçant, pour les trois régions septentrionales ainsi que pour le Sud-Ouest et l'Est, des taux de participation très supérieurs à ceux du reste du pays et des écarts de voix considérables. Il n'appartient pas à cette analyse de trancher la question de la fraude, qui relève du contentieux. Le constat suffit. Là où un contrat fonctionne, il n'y a rien à forcer. Quand il faut produire des chiffres exceptionnels dans les régions réputées acquises, c'est que l'adhésion n'y était plus.

III. Un parti d'apparat : la logique de la position, non celle du caractère

On reproche souvent aux élites du parti d'être absentes de leurs terroirs. Le reproche est fondé. L'explication morale, elle, est fausse. Ce n'est pas une affaire de caractère, c'est une affaire de position.

Une élite éloignée du centre doit acheter sa légitimité localement. Elle finance des forages, des salles de classe, des funérailles, des bourses. Elle est présente parce qu'elle est redevable, et redevable parce que sa position ne lui est pas garantie d'en haut.

Une élite adossée au centre n'a pas ce besoin. Sa légitimité descend, elle ne se construit pas. Elle ne doit rien à sa communauté puisqu'elle ne tient rien d'elle. Elle vit de l'État et non du territoire. Elle ne revient qu'au moment des élections, non par mépris, mais parce que le système ne lui demande rien d'autre.

Ce n'est pas une différence de vertu entre régions. C'est une différence de place dans le circuit de redistribution.

Le RDPC a cessé depuis longtemps d'être un parti de masse. Il est devenu un appareil administratif qui vit des ressources publiques et se reproduit par la nomination. Un tel appareil ne signe pas de contrat social. Il signe des décrets.

Le communiqué du 23 juillet le confirme jusque dans sa seule offre sociale. Il demande aux responsables de renforcer la place des jeunes et des femmes, en réponse aux attentes du Président National. Ce n'est pas une politique publique. C'est l'extension du circuit de redistribution à deux catégories nouvelles. On ne propose pas du travail, on propose des places à quelques-uns.

La demande de renouvellement est traitée comme une demande de cooptation.

IV. Un parti qui ne sait plus qui signe

Un parti-outil supporte tout, sauf le silence de celui qui l'utilise.
Les cadres du RDPC ont bâti leurs carrières, leurs réseaux et leurs revenus autour d'une certitude unique. Le chef est là, le parti existe, les positions se distribuent. Cette certitude organisait leur monde. Elle vacille.

Ce qu'ils traversent n'est pas une inquiétude programmatique. C'est une incertitude d'obéissance. À qui obéir quand les instructions descendent au nom d'un homme qu'on n'entend plus ? Quel clan soutenir sans se tromper ? La loyauté d'hier sera-t-elle un actif ou un passif dans l'après ?

Cette incertitude a désormais un objet précis, que le communiqué contourne avec soin.

Des législatives et des municipales, ce sont cent quatre-vingts sièges de députés et trois cent soixante-quatorze communes. Donc des milliers de candidatures à arbitrer. Dans chaque commune, plusieurs responsables voudront la liste. Ceux qui ne l'obtiendront pas disposeront des trois options connues. Se présenter ailleurs. Se présenter seuls. Ou saboter de l'intérieur.

Dans un régime stable, cela se règle par une signature. Le centre tranche, les perdants s'inclinent, parce que le signataire demeure le distributeur de tout le reste.

Qui signe aujourd'hui ?
C'est la seule question qui compte, et c'est la seule dont le communiqué du 23 juillet ne dit pas un mot. Cinq rubriques, quatre exposés, aucune mention des investitures.
Ce silence n'est pas un oubli. C'est un aveu.

V. Un pays qui a changé, et des scandales qui ont dit pourquoi

Le Cameroun de 2026 n'est pas celui de 1985. Les populations comparent. Les réseaux sociaux exposent en quelques heures ce que l'administration mettait des années à dissimuler. Une route dégradée devient une preuve publique. Un village isolé devient un dossier.
Mais le changement décisif n'est pas technologique. Il est venu du sommet.

Les scandales de captation des ressources n'ont pas révélé la corruption. Personne ne l'ignorait. Ils ont fait autre chose, et de bien plus grave. Ils ont répondu publiquement à la question que les Camerounais posaient depuis des décennies. Où va l'argent.
Cette réponse n'est venue ni de l'opposition, ni de la presse, ni des bailleurs. Elle est venue des élites elles-mêmes, en se disputant. La guerre ouverte autour des circuits financiers de l'État a établi ce qu'aucune enquête n'avait pu établir. Non pas que des hommes se servent, ce qui se soupçonne partout, mais qu'il n'existait pas d'autre finalité que le partage.

Un régime survit à l'accusation de voler. Il survit mal à la démonstration qu'il n'avait jamais eu de projet.

C'est cela qui achève le contrat des régions historiquement fidèles. Sa clause tacite disait que le pouvoir était à nous. Elle supposait un nous. Le conflit des clans a montré que ce nous se comptait en quelques familles, et que le reste n'avait reçu que la fierté d'appartenir.
On peut répondre à un adversaire. On ne répond pas à ses propres cousins qui se disputent la caisse en public.

Un parti qui ne peut plus produire un résultat crédible

Le RDPC peut tenir tous les séminaires qu'il veut. Il peut convoquer ses délégués, publier ses communiqués, rappeler la discipline, invoquer la stabilité, promettre la transparence.
Il ne peut pas reconstruire ce qui vient d'être rompu.
Parce que le lien n'a jamais été direct. Il passait par un homme et par des intermédiaires. L'homme s'efface. Les intermédiaires ont fait défection, ont été remplacés, ou se disputent ce qui reste. Il ne demeure qu'un appareil qui sait obéir, quadriller et compter, mais qui n'a jamais appris à convaincre parce qu'on ne le lui avait jamais demandé.

Reste alors la question que ce parti ne pose jamais publiquement. Que vaut encore une élection pour lui ?

Pendant quarante ans, le scrutin remplissait une fonction précise. Il transformait un rapport de force en légitimité. On votait, le résultat tombait, et le pouvoir en sortait confirmé aux yeux du pays.

Octobre 2025 a mis fin à cette fonction. Le régime a obtenu le résultat qu'il voulait. Il ne l'a pas obtenu par le consentement. Il l'a obtenu par la contrainte, et il l'a payé en morts, en villes bouclées, en coupures d'internet et en contestation qui dure encore.

Ce qui lui reste aujourd'hui, c'est la légalité. Elle est complète et elle est irréprochable dans la forme. Le Conseil constitutionnel a proclamé. Le serment a été prêté. Le mandat court. Des lois ont prorogé les mandats parlementaires. Un décret convoquera le corps électoral le moment venu. Chaque acte est daté, publié, conforme.

Mais la légalité n'est pas la légitimité. La première s'obtient par la procédure. La seconde ne s'obtient que par le consentement, et le consentement ne se décrète pas.

Le pouvoir camerounais n'a jamais disposé d'autant de titres juridiques ni d'aussi peu d'adhésion. Il a raison en droit devant un pays qui ne le reconnaît plus. C'est une position dans laquelle on peut encore administrer, mais dans laquelle on ne peut plus mobiliser.

Et c'est précisément ce que l'on demande au RDPC. Fournir ce que la procédure ne produit pas.

Voilà ce que le report répété des législatives et des municipales dit réellement. Ce n'est pas la peur d'un adversaire. Un régime qui dispose du fichier électoral, de l'administration territoriale, du juge et de la force ne craint pas un adversaire. C'est la peur de devoir recommencer l'opération d'octobre dans trois cent soixante-quatorze communes à la fois, sans arbitre disponible pour la conduire, et pour un résultat qui coûterait plus de légitimité qu'il n'en produirait.
Le RDPC ne redoute pas de perdre.
Il redoute de gagner une deuxième fois de la même manière.
Un parti qui a besoin d'une élection pour exister, et qui ne peut plus en organiser une sans y perdre davantage qu'il n'y gagne, a cessé d'être un parti politique.
Il n'est plus qu'un appareil qui attend.

John Lawson