Actualités of Monday, 19 October 2026
Source: www.camerounweb.com
Dix ans après le déclenchement de la crise anglophone au Cameroun, plusieurs observateurs reviennent sur son évolution, des revendications initiales des avocats et enseignants anglophones en 2016 à l’insurrection séparatiste et aux violences qui persistent en 2026.
Du cri des avocats à la guerre sans fin : ce que le Cameroun refuse de regarder en face
Tout a commencé par une grève. Le 6 octobre 2016, les syndicats d'avocats et d'enseignants anglophones protestent contre la nomination de juges francophones et l'érosion de la common law dans les tribunaux. Ils réclamaient un dialogue. Ils ont récolté la matraque.
De la grève à la sécession
La réponse de l'État fut sécuritaire. Les premières manifestations sont violemment réprimées, et Felix Agbor Balla ainsi que d'autres militants sont arrêtés début 2017. L'avocat le dit lui-même : cette censure d'un leadership pacifique a ouvert la voie aux voix les plus radicales. À sa sortie de détention, fin été 2017, la revendication ne portait plus sur le fédéralisme mais sur la sécession, et l'« Ambazonie » est proclamée le 1er octobre 2017.
Le 5 janvier 2018, Sisiku Julius Ayuk Tabe et neuf autres figures séparatistes sont arrêtés à Abuja, puis extradés vers Yaoundé. Condamnés en août 2019 par la justice camerounaise, certains à la prison à vie, ils ont vu la Cour suprême confirmer leur condamnation en décembre 2025. Le résultat est connu : sans figures modérées pour négocier, le mouvement s'est fragmenté en multiples factions armées au commandement dispersé.
L'horreur comme méthode : Ayafor, Kumba, Ngarbuh
Le nom de Florence Ayafor reste le symbole de la barbarie. Gardienne de prison de 43 ans et mère de trois enfants, elle a été décapitée en 2020 devant une caméra par des hommes présentés comme des combattants séparatistes.
En octobre 2020, un commando a tué au moins six élèves à Kumba.
Le 5 novembre 2020, le cardinal Christian Tumi, 90 ans, était enlevé à Baba, dans le Nord-Ouest, avant d'être libéré le lendemain.
Le Fon de Nso et une dizaine d'autres personnes étaient interceptés avec lui. Les ravisseurs, a dit Mgr Kleda, visaient son engagement pour la paix.
Le massacre de 23 civils à Ngarbuh en février 2020, dont des femmes et des enfants, n'a débouché que sur la condamnation de trois soldats.
L'armée est accusée par plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, de tueries ciblant des civils.
Dans cette guerre, chaque camp a désigné le civil comme suspect : « terroriste » pour l'armée, « blackleg » pour les séparatistes.
Les EEI : la guerre des engins explosifs
Dès 2020, Bamenda enregistre en quatre jours deux explosions retentissantes, « l'engin explosif improvisé » après celle du 8 mars lors du défilé de la Journée de la femme.
Le jour de Noël 2023, un engin de fabrication locale incendie des boutiques au carrefour T-Junction. Les cibles visées sont les militaires, les victimes sont les civils.
Le phénomène ne faiblit pas. Le 30 novembre 2025, deux gendarmes sont tués quand leur véhicule heurte un EEI à Bamenda Menteh.
Un mois plus tard, la gendarmerie démantèle à Ntasen un atelier clandestin de fabrication d'EEI. Qu'un tel atelier existe en pleine ville, huit ans après les premiers attentats, interroge sur l'efficacité du dispositif sécuritaire.
Les réponses du gouvernement : beaucoup de bruit, peu de paix
Fin 2018, les centres de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) ont rencontré peu de succès, et l'on privilégie la solution militaire avec le BIR, toujours déployé en 2026.
Le Grand dialogue national s'est tenu du 30 septembre au 4 octobre 2019 au Palais des Congrès de Yaoundé, sous la présidence du Premier ministre Joseph Dion Ngute.
Il a recommandé l'accélération de la décentralisation et un statut spécial pour le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Le Chef de l'État s'est engagé à un examen « attentif et diligent ».
Deux mois plus tard, le statut spécial était soumis au Parlement dans le Code des collectivités territoriales décentralisées. Les élections régionales étaient annoncées pour le 6 décembre 2020. Dans la foulée, des poursuites contre plusieurs centaines de détenus ont été abandonnées et Maurice Kamto a été libéré.
Sur le papier, le bilan officiel est flatteur. Trois ans après, on citait:
— les conseils régionaux,
— le statut spécial,
— le nouveau code de la décentralisation
— le plan présidentiel de reconstruction.
Mais ce même constat soulignait un contraste : les groupes armés poursuivaient la lutte. Le principal grief demeure : le débat sur le fédéralisme, au cœur de la contestation de 2016, n'a jamais été vraiment rouvert. Les principaux acteurs séparatistes ont, de leur côté, boycotté le rendez-vous. Un dialogue sans ceux qui portent les armes était voué à produire des textes, pas la paix.
Le prix de la guerre : des milliards perdus, des milliards promis
La guerre a un coût que personne n'a jamais présenté dans sa totalité. Le patronat (Gicam) chiffrait déjà, en juillet 2018, la perte à 269 milliards de francs CFA et 6.434 emplois détruits.
Il estimait aussi que les recettes d'exportation de cacao et de café arabica des régions anglophones avaient chuté de 20 %.
Huit ans plus tard, aucun bilan global n'a été publié.
Côté État, la facture sécuritaire s'est alourdie. La loi de finances 2018 dotait le ministère de la Défense de 238,9 milliards de francs CFA, dont plus de 124 milliards pour les crises sécuritaires. Pendant ce temps, la réponse humanitaire restait modeste : 13 milliards de FCFA annoncés en juin 2018, et un budget de la décentralisation qui, même quintuplé en 2019, ne représentait que 1 % du budget national.
Le Plan présidentiel de reconstruction et de développement (PPRD) du Nord-Ouest et du Sud-Ouest est né du Grand dialogue. Le 5 mai 2020, Yaoundé et le PNUD signaient un financement de 89,68 milliards de FCFA sur deux ans. L'État amorçait le programme avec 8,9 milliards, soit 10 % du budget.
La suite est cruelle. En juillet 2022, le coordonnateur Paul Tasong reconnaissait que seuls 11,5 milliards avaient été mobilisés, sur un budget global révisé à 154 milliards, soit 7,4 %. Le secteur privé avait apporté 1,2 milliard, le PNUD 400 millions et le Japon 1,5 milliard. En novembre 2022, de nouveaux coordonnateurs étaient nommés, avec 11,6 milliards mobilisés.
Rapportée au budget 2026, adopté à 8 816,4 milliards de FCFA, l'enveloppe initiale de reconstruction (89,7 milliards) représente environ 1 % de ce que l'État dépense en un an. Les sommes réellement mobilisées sont dérisoires. Aucun audit public détaillé de l'emploi de ces fonds n'a été porté à ma connaissance. Une guerre de dix ans sans reddition de comptes est le meilleur terreau de l'opacité.
Les médiations étrangères : toutes éconduites
Sur le terrain diplomatique, l'histoire est celle d'une porte claquée. Fin 2018, des leaders séparatistes sollicitent l'ambassade de Suisse, qui propose alors ses services aux autorités.
Le Vatican propose sa médiation en février 2019, et le président suisse se rend à Yaoundé en mars.
En octobre 2022, Paul Biya rejette la médiation suisse.
En janvier 2023, le Canada annonce être désigné facilitateur ; Yaoundé répond n'avoir confié ce rôle à aucun pays. Contrairement au processus suisse, qui avait permis des conversations, l'initiative canadienne n'a même pas démarré. Washington, Bruxelles, l'Union africaine et l'ONU ont toujours appelé au dialogue, sans jamais obtenir mieux que le principe de non-ingérence. Pour Yaoundé, la crise est un problème « camerouno-camerounais ».
2026 : le dixième anniversaire sous le signe du « dialogue communautaire »
À l'heure du bilan, les chiffres glacent. Crisis Group estimait en 2023 le nombre de morts à plus de 6 000, et le HCR compte 493 000 déplacés internes. Certaines sources avancent plus de 700 000 déplacés et plusieurs centaines de milliers d'enfants déscolarisés. Les chiffres varient, la tragédie non.
La violence ne s'est pas arrêtée en 2026. Le 16 septembre, une incursion à Bamenda a fait trois morts et quatre blessés. Le 23 septembre, trois soldats ont été tués dans la région de Douala. En septembre, des enseignants ont été enlevés.
Face à ce bilan, le Premier ministre a lancé le 15 octobre 2026 à Bamenda un « dialogue communautaire », et une trentaine de combattants ont déposé les armes devant lui. Une vingtaine d'autres l'avaient fait à Buea, où l'opération avait démarré le 28 septembre. L'initiative est présentée comme le prolongement du Grand dialogue de 2019. Voilà la limite : aucun leader séparatiste n'a été associé, et le Parlement n'a pas été saisi. C'est une démarche de reddition, pas de négociation.
Ce que dix ans nous enseignent
Cette crise est née d'une revendication de justice et d'éducation. Elle a prospéré sur le mépris, a été nourrie par la brutalité de l'État et radicalisée par des groupes armés qui ont fait des enfants et des prêtres leurs cibles. Tant que l'État refusera de traiter ses causes politiques, tant que les détenus et le fédéralisme resteront tabous, tant que les milliards promis ne seront pas comptabilisés et que les crimes de tous les camps resteront impunis, chaque mois d'octobre ramènera le même deuil. La paix n'est pas un communiqué : c'est une décision politique que personne, à Yaoundé, n'a encore osé prendre.
Par
Charles Armel Mbatchou