Actualités of Tuesday, 6 October 2026
Source: www.camerounweb.com
Dans une lettre ouverte, Me Félicité Esther Zeifman, avocate de la famille de Martinez Zogo, critique vivement René Sadi après sa demande adressée à Canal+ Cameroun de rétablir le signal de Vision 4, suspendue par le Conseil national de la communication (CNC). Elle estime que cette intervention affaiblit l’autorité du régulateur et s’interroge sur les liens supposés entre le ministre, certains responsables de son département et Jean-Pierre Amougou Belinga, poursuivi dans l’affaire de l’assassinat de Martinez Zogo.
LETTRE OUVERTE À MONSIEUR RENÉ EMMANUEL SADI,
MINISTRE DE LA COMMUNICATION DE LA RÉPUBLIQUE DU CAMEROUN
Paris – Yaoundé, le 6 octobre 2026
Monsieur le Ministre,
Il est des lettres que l'on écrit avec joie, et d'autres que l'on écrit la main lourde, non de crainte, mais de chagrin. Celle-ci appartient à la seconde espèce.
J'ai écrit publiquement, il y a peu, que je voyais en vous un grand commis de l'État. Je vous prêtais cette retenue des hommes qui savent que la République ne leur appartient pas, cette hauteur qui distingue l'homme d'État du simple titulaire d'un portefeuille. Je ne retire pas ces mots par humeur. Je les retire parce que vous les avez vous-même démentis, de votre propre plume, le 2 octobre 2026.
Ce jour-là, par une lettre adressée à la Directrice générale de Canal+ Cameroun, vous avez demandé que soit rétabli « sans délai » le signal de Vision 4, trois jours à peine après que le Conseil national de la communication eut suspendu cette chaîne pour un mois. Vous avez invoqué l'équilibre de l'espace médiatique, les emplois, l'économie nationale. Ce sont de grands mots. Ce sont surtout des mots-paravents.
Je dois à la loyauté de dire d'emblée que la sanction du régulateur visait un reportage consacré à ma personne. Je n'écris donc pas en spectatrice. Mais je n'écris pas pour moi. J'écris pour une famille qui, depuis l'assassinat de Martinez Zogo, attend que l'État se tienne debout. J'écris pour une institution, le CNC, dont vous venez de ravaler l'autorité au rang de formalité. J'écris pour ceux qui, dans ce pays, croient encore que la loi est la même pour tous.
Depuis quand, Monsieur le Ministre, le ministre de la Communication s'érige-t-il en juge d'appel du régulateur ? Si le juge administratif a été saisi, laissez au juge son office. Un ministre de la République n'a pas vocation à se faire le coursier d'une chaîne privée auprès de son distributeur. Et si la presse dit vrai lorsqu'elle rapporte qu'une seconde lettre, le même jour, exigeait au contraire le respect des sanctions du CNC, alors il faut le dire sans détour : deux courriers, une seule signature, deux vérités. Or la vérité, Monsieur le Ministre, n'a pas de contraire.
Car il y a ce que vos courriers disent, et il y a ce qu'ils taisent.
Ils taisent que Vision 4 appartient à M. Jean-Pierre Amougou Belinga, aujourd'hui principal accusé devant le Tribunal militaire de Yaoundé dans le procès de l'assassinat d'un journaliste. Ils taisent la proximité, connue de tous, qui vous lie à cet homme. Ils taisent enfin que M. Ombwa, directeur au sein de votre propre département et intime de ce même homme, est, selon les informations dont je dispose, à l'origine du courrier adressé à Canal+.
Quand l'amitié d'un ministre et l'entregent d'un directeur se conjuguent pour servir la cause d'un homme poursuivi pour un crime de sang, comment cela s'appelle-t-il ? La pudeur administrative se refuse à le nommer. Je le nommerai donc pour vous : c'est une corruption qui ne dit pas son nom. Non point nécessairement celle des enveloppes, mais celle, plus insidieuse et plus grave, qui corrompt le sens de l'État, qui fait plier l'intérêt général devant la fidélité de clan, qui transforme un ministère en salon d'amis.
Ne nous parlez pas de liberté d'expression. Elle mérite mieux que d'être brandie comme un bouclier par ceux qui la servent si peu. La liberté de la presse, Monsieur le Ministre, Martinez Zogo l'a payée de sa vie. C'est elle que vous offensez lorsque vous prêtez la force de votre fonction à la chaîne de l'homme accusé d'avoir commandité sa mort. Votre décision ne procède pas d'un principe. Elle procède d'une amitié dont les allures, je le dis avec gravité, rappellent davantage les loyautés de l'ombre que celles de la République.
Je vous pose donc trois questions, publiquement, puisque c'est publiquement que vous avez agi.
Quel texte vous habilite à neutraliser, par simple courrier, la décision d'une autorité de régulation indépendante ? Pouvez-vous affirmer que M. Ombwa n'a joué aucun rôle dans la préparation de ce courrier ? Et pouvez-vous dire, les yeux dans les yeux de la famille Zogo, que votre lien avec M. Amougou Belinga n'a pesé d'aucun poids dans votre plume ?
J'avais cru voir en vous un homme d'État. J'ai découvert un homme de réseau. Le Cameroun mérite mieux, et vous valiez mieux. C'est peut-être cela, le plus amer.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de ma considération, la seule qui me reste : celle que je dois à la fonction.
Maître Félicité Esther Zeifman
Avocate au Barreau de Paris
Conseil de la famille de Martinez Zogo