Les spéculations autour d’une possible succession de Paul Biya par son fils, Franck Biya, vont bon train à la lumière d’un dîner organisé le 30 octobre 2026 à sa résidence en l’honneur du prince Albert II de Monaco. Certains Camerounais interprètent la présence annoncée de hauts responsables camerounais et de l’ambassadeur de France comme un possible signe de soutien à cette hypothèse de succession. En contrepoint, le capitaine Effoudou rejette toute perspective de transmission du pouvoir au fils ou à l’entourage du président, dénonçant les difficultés sociales et les pratiques de gouvernance qu’il attribue au régime.
Franck Biya : Adoubement sous les dorures ou mirage déconnecté de la rue ?
À Yaoundé, la politique de haut vol se joue désormais à huis clos, loin du tumulte des carrefours et des marchés de vivres. Le séjour du prince Albert II de Monaco, le 30 octobre, en a fourni le décor. Sous le vernis humanitaire d’une visite au Centre Edimar Princesse Grace, un chef d’État étranger a été reçu à dîner dans la résidence d’Emmanuel Franck Biya. Selon une note de renseignement citée par Jeune Afrique, la garde rapprochée sécuritaire du régime et l’ambassadeur de France figuraient parmi les convives attendus. Vu des chancelleries et de la presse panafricaine, l’épisode relève d’une ingénierie méthodique, destinée à tester la respectabilité du fils aîné du chef de l’État.
À l’autre bout du prisme, la même soirée se heurte à un rejet frontal. Interrogé sur la chaîne Masterclass par Morgan Palmer, le capitaine Effoudou a balayé l’événement d’une formule : « Rien du tout ». Le contraste entre la diplomatie des salons et la colère de la rue révèle deux mondes qui ne se parlent plus. Reste à savoir lequel des deux dit vrai sur l’avenir du pays.
Franck Biya et la scénographie d’Étoudi : L’adoubement par le haut
Pour l’entourage présidentiel, installer Franck Biya au cœur du dispositif exigeait un saut qualitatif. Il fallait le sortir de l’ombre des affaires sans l’exposer au risque d’une campagne populaire.
Jeune Afrique a levé une partie du voile, avec ses propres approximations. L’hebdomadaire présente Franck Biya comme « conseiller de la présidence », avant de rapporter que des sources s’interrogent sur le titre qui l’habilite à recevoir un souverain. Il désigne en outre comme président du Sénat Marcel Niat Njifenji, remplacé en mars et décédé en avril. Ces réserves faites, la logique de la soirée apparaît clairement.
La présence annoncée de l’ambassadeur de France Sylvain Riquier peut se lire de deux façons. Elle peut relever de l’usage, la France assurant la protection consulaire des Monégasques là où la Principauté n’est pas représentée. Elle peut aussi servir de baromètre d’acceptabilité pour l’ancienne puissance tutélaire. Les convives sécuritaires annoncés, le ministre de la Défense, le délégué général à la Sûreté nationale et le secrétaire général de la présidence, dessineraient l’adhésion de l’appareil d’État à cette trajectoire. En toile de fond, selon Jeune Afrique, plane la vice-présidence, toujours vacante, qui permettrait d’habiller d’une légitimité d’État ce qui ressemble à une passation patrimoniale.
Notre lecture est que le pouvoir reproduit une recette éprouvée : obtenir l’onction des partenaires étrangers et l’allégeance des corps constitués, puis imposer le fait accompli à une population jugée résignée.
Le revers de main d’Effoudou : Ni le fils, ni l’alentour
Cette construction se défait dès qu’on la regarde depuis la contestation. Pour Effoudou, s’attarder sur les codes du dîner revient à donner du crédit à une illusion. Sa réponse tient en une phrase, répétée tout au long de l’émission : « Après le président Biya, ça ne sera pas un autre Biya et ça ne sera pas l’alentour du président Biya. » Elle disqualifie d’un même geste le fils et la table entière.
L’ancien officier oppose aux sourires de salon un pays « au tréfonds des abîmes », privé d’eau, d’électricité et d’écoles dignes de ce nom. Il dénonce des marchés de gré à gré aux montants astronomiques, des détournements au Port autonome de Douala et du carburant de l’armée qui alimenterait des intérêts privés. Ces accusations, qu’il promet d’étayer dans ses prochaines émissions, restent à ce stade les siennes. Leur fonction politique est claire : ramener le débat sur la succession vers la réalité matérielle des Camerounais.
Surtout, Effoudou déplace le centre de gravité. Le régime laisse entendre que la succession se tranche entre le Palais de l’Unité, Paris et Monaco. Lui la renvoie à la base populaire, appelant les citoyens à cesser de « pleurnicher » et à se tenir prêts pour un « changement radical ».
Les limites du refus : un diagnostic sans mode d’emploi
Le revers de main a pourtant ses angles morts. Effoudou sait ce qu’il ne veut pas. Il n’a pas encore dit ce qu’il veut. Il écarte la voie électorale, qu’il juge conçue pour la continuité, et renvoie à plus tard « l’aspect opérationnel » de la mobilisation. Il ne dit ni qui gouvernerait après Paul Biya, ni selon quelles règles, ni avec qui. Il appelle à se lever depuis l’exil. Et il s’adresse à une jeunesse qui partage sa colère, mais qui vit dans une économie de survie où chaque journée perdue se paie.
Deux mondes étanches
La fracture résume l’impasse du Cameroun contemporain. D’un côté, le pouvoir semble convaincu que la maîtrise de l’armée, de l’administration et des réseaux diplomatiques suffit à garantir la pérennité du système, comme lors des crises antérieures. De l’autre, une colère sourde traverse la société. Pour une frange de plus en plus audible, une succession dynastique franchirait le seuil de l’intolérable. L’onction d’un prince ou le silence bienveillant de Paris ne confèrent aucune légitimité populaire à un héritier qui n’a jamais affronté le suffrage universel.
Pendant quarante ans, les Camerounais ont opposé au pouvoir la patience des croyants : tout a une fin. Une succession du fils au père leur dirait que cette fin peut être confisquée. La question n’est donc plus de savoir si Franck Biya dispose des soutiens nécessaires dans les salons de Yaoundé. Elle est de savoir si ces soutiens suffiraient à maintenir l’édifice debout le jour où la rue estimerait que le bail familial a expiré. Rien ne dit que ce jour soit proche. Rien ne dit non plus qu’il ne viendra pas.
John Lawson









