Le retour de l’ancien ministre au Cameroun aurait été envisagé avant que les discussions ne se bloquent. L’auteur interprète la suspension du FSNC, le 27 octobre 2026, comme une conséquence de l’échec de ces négociations et comme une possible tentative de favoriser une direction du parti sans Tchiroma.
Pendant que les voix du régime dénonçaient sur les plateaux un complot séditieux, le canal entre Yaoundé et l’exil d’Issa Tchiroma Bakary restait ouvert. C’est la principale leçon des révélations publiées le 28 octobre par Jeune Afrique. Selon une source sécuritaire citée par l’hebdomadaire, des négociations auraient été engagées « au lendemain de la présidentielle » entre le pouvoir de Paul Biya et son ancien porte-parole, devenu « président élu » autoproclamé. Elles auraient connu une accalmie, puis un regain de tensions, avant d’être relancées. Le fil n’a donc jamais été durablement rompu. Notre hypothèse est qu’il s’est noué dès son exfiltration, d’abord vers le Nigeria puis vers la Gambie.
Selon la même source, l’arrêté du 27 octobre 2026 suspendant le FSNC ne sanctionnerait pas un an d’hostilités. Il acterait l’échec d’une négociation menée au plus haut niveau.
Une séparation de corps, jamais de cœur
Pour comprendre pourquoi Yaoundé a gardé le contact avec un homme qui se proclamait « président élu », il faut regarder la sociologie du pouvoir camerounais. Issa Tchiroma Bakary a passé près de vingt ans au gouvernement, dont dix comme porte-parole chargé de défendre chacun des actes du régime. On ne traverse pas une telle carrière sans tisser des liens profonds avec l’appareil d’État. Pour les barons du régime, Tchiroma n’a jamais été un révolutionnaire étranger au système. Il était un membre dissident de la famille, un héritier fâché qu’il fallait ramener au bercail avant que sa fronde n’embrase le Septentrion.
Selon Jeune Afrique, plusieurs partenaires se seraient engagés dès l’après-scrutin à renouer ce dialogue, notamment l’Union européenne, le Nigeria et les États-Unis. L’objectif du pouvoir paraît clair : rééditer la cooptation, méthode éprouvée du régime. Dans cette logique, l’exil n’était pas une rupture. C’était le préalable d’une tractation.
La carotte gouvernementale et les gages du pouvoir
Toujours selon cette source, le poste de Premier ministre aurait un temps été évoqué, et Tchiroma l’aurait décliné. Les discussions relancées ensuite prévoyaient son retour fin octobre 2026 et l’attribution d’un « poste important ». La source sécuritaire affirme même que la formation d’un nouveau gouvernement aurait été suspendue dans l’attente d’un accord. Si c’est exact, le sort d’un remaniement dépendait d’un homme en exil. Le pouvoir aurait aussi libéré plusieurs prisonniers politiques en gage de bonne foi. Jeune Afrique n’en nomme aucun.
Sur le terrain, la machine semblait prête. Une source interne au FSNC a confirmé à l’hebdomadaire qu’un comité d’organisation préparait le retour, avec banderoles, t-shirts et matériel d’accueil. Des rencontres étaient prévues en Gambie, puis début novembre au Ghana.
Ces révélations éclairent une séquence que beaucoup avaient prise pour de la propagande. Depuis des mois, les partisans de Tchiroma annonçaient régulièrement son retour au Cameroun. Ces annonces étaient fondées.
Le naufrage du compromis
Pourquoi la mécanique s’est-elle grippée ? Selon Jeune Afrique, Tchiroma aurait préféré dire non et maintenir une ligne dure. Ses raisons ne sont pas connues. Notre hypothèse est la suivante. Revenir comme ministre d’un président dont il contestait la réélection aurait anéanti le capital de sympathie accumulé auprès d’une jeunesse en colère. Ce retour aurait été un suicide politique. Le refus ne relève donc pas forcément d’une rupture de principe. Il peut traduire une discussion sur le prix, ou sur le moment.
Pour le sérail, ce refus a sonné comme un affront. Dans la grammaire du pouvoir camerounais, on ne repousse pas la main tendue du chef de l’État après avoir obtenu des concessions. La réplique est venue par voie d’arrêté. L’« appel à l’insurrection » et les condamnations du Tribunal militaire habillent juridiquement ce qui ressemble à une vexation d’État. La source sécuritaire de Jeune Afrique ajoute que Tchiroma privilégierait une « stratégie insurrectionnelle », appuyée sur de présumés réseaux en Ambazonie, au Ghana, au Nigeria et en Centrafrique. Aucune preuve n’accompagne cette accusation. Elle vient pourtant combler opportunément le vide de l’arrêté sur l’atteinte à l’intégrité territoriale.
La colère explique le moment. Elle n’explique pas la forme. L’arrêté vise expressément la résidence à l’étranger d’un dirigeant. Il ouvre ainsi la voie à un FSNC sans Tchiroma, avec lequel le pouvoir pourrait traiter. La rencontre prévue début novembre au Ghana montre d’ailleurs que les contacts n’étaient pas forcément clos le 27 octobre. L’arrêté serait alors moins la fin de la négociation qu’un moyen de la reprendre à d’autres conditions, avec Tchiroma ou sans lui.
La fin d’une comédie politique
Cette saga jette une lumière crue sur le jeu politique camerounais. Les électeurs qui ont vu en Tchiroma l’instrument d’une rupture découvrent que la passerelle avec le régime n’avait jamais été détruite. En public, le « président élu » refusait de reconnaître le scrutin et appelait au boycott des législatives et des municipales. En privé, il discutait de son retour et d’un poste avec ceux dont il contestait la légitimité. Pendant que la base pansait ses plaies et que des dizaines de manifestants étaient condamnés par le Tribunal militaire, les états-majors négociaient des postes et des protocoles de retour dans des capitales ouest-africaines.
Ce récit confirme ce que nous écrivons depuis 2025. Issa Tchiroma Bakary n’a jamais été un opposant au sens strict. Il s’est placé pour négocier avec le régime.
En refusant l’offre, Tchiroma s’expose à un exil durable et à l’asphyxie de son parti. Mais en dégainant sa sanction, le régime a vendu la mèche. Il n’a jamais craint la force du FSNC. Il est furieux de n’avoir pas réussi à racheter son ancien porte-parole.
John Lawson









