Un an après l’arrestation d’Anicet Ekane, le 24 octobre 2025, ce récit revient sur les circonstances de son interpellation à Douala, dans un contexte de tensions postélectorales.
Il savait qu’il n’allait pas survivre à ce voyage. Et il y est allé quand même.
Ce matin-là, la permanence du MANIDEM bourdonne dès les premières heures. Depuis le soutien apporté à Issa Tchiroma Bakary lors de l'élection présidentielle d'octobre 2025, le siège du parti, devenu quartier général de la dynamique de l'Union pour le Changement 2025, ne désemplit plus. Journalistes, militants, responsables d'associations et simples citoyens s'y pressent, venus respirer l'espoir d'un changement longtemps attendu. Dehors, des forces de sécurité en civil et en tenue campent dans le quartier depuis des mois.
Anicet Ekane arrive vers 10 heures. Le président du MANIDEM a une longue journée de travail devant lui avec les cadres du parti et les membres de l'UPC 2025.
L'engrenage
Vers 16 heures, le fils de son frère passe lui rendre visite. Anicet Ekane lui confie des documents familiaux à remettre à sa sœur. Quelques minutes plus tard, un appel de celle-ci l'avertit que le neveu a été interpellé à l'entrée de la maison par des gendarmes. Ils ont précisé qu'ils le conduisaient au Groupement de la Gendarmerie.
C'est le premier fil du piège.
Anicet Ekane décide de s'y rendre aussitôt pour s'enquérir du sort du jeune homme. Pendant près d'une heure, il tente de joindre son chauffeur, dont le téléphone ne passe plus. On apprendra qu'il a lui aussi été enlevé par des éléments du Groupement, alors qu'il faisait une course pour le président. La trésorière du parti, Florence Aimée Titcho, a été enlevée dans un taxi vers 15 heures à sa sortie du siège. D'autres membres de l'UPC 2025 ont subi le même sort.
Les taxis stationnés près du siège avaient été réquisitionnés. Le neveu avait servi d'appât, le chauffeur avait été retiré du jeu, et il ne restait plus qu'à attendre que le président monte dans un véhicule qu'on aurait choisi pour lui.
Le choix
Passé 18 heures, Anicet Ekane prend un taxi, accompagné du coursier du parti. Il s'est rendu de lui-même au Groupement de la Gendarmerie. On l'y accueille ainsi : « Bienvenue Monsieur le Président. Merci d'être venu de vous-même. Vous nous avez épargné la peine de venir vous interpeller au siège de votre parti. Ce que nous redoutions d'ailleurs, de peur de créer des émeutes. »
Les ravisseurs avouent là, sans le vouloir, leur peur de l'homme qu'ils arrêtent. Le coursier est prié d'attendre dehors. Une heure plus tard, il va aux nouvelles et un élément lui lance : « Il y a longtemps que ton président a été conduit à Yaoundé, à bord des deux véhicules noirs entrés dans la cour juste après votre arrivée. »
Une conscience lucide
Anicet Ekane n'a pas marché vers la gendarmerie en homme surpris. Depuis des jours, il répétait à ses camarades : « Ces gens ne nous pardonneront jamais ce que nous leur avons fait. Ils vont nous broyer.
Et quand je le dis, je ne parle pas seulement des arrestations. Ils sont prêts à nous tuer et à faire disparaître le MANIDEM. Préparez-vous, nous allons être arrêtés ! »
À son arrivée à Yaoundé, cette nuit-là, il aurait confié : « Je ne suis pas sûr que je survivrai à ce voyage. »
Voilà ce qui fait la grandeur de cet homme. Il connaissait la mécanique de la machine et savait ce qu'il risquait. Il aurait pu se dérober, se taire ou négocier son confort. Il a préféré avancer, pour ne pas laisser ses camarades, son neveu et son chauffeur seuls face à leurs geôliers. C'est la définition même du chef, et c'est ainsi que se forgent les héros.
La nuit des cagoules
Vers 20 heures, quatre pick-up de la gendarmerie déboulent devant la permanence du MANIDEM, chargés de soldats cagoulés et lourdement armés. Deux véhicules s'arrêtent devant le siège, les deux autres bloquent les carrefours TIF et de l'ancien cinéma Berlitz.
Florence Aimée Titcho est traînée hors des véhicules. La porte principale cède, puis celle du bureau où travaillait le président. Trois ordinateurs et des documents du parti sont emportés, et le vigile est embarqué. Selon son témoignage, le compte rendu de l'opération a été fait à des officiers en civil attablés devant des bouteilles de whisky.
Au même moment, le domicile d'Anicet Ekane subit la même brutalité : portes défoncées, meubles éventrés, documents et objets emportés.
Cette perquisition n'avait rien d'une procédure judiciaire. C'était une mise en scène d'intimidation, jouée dans la nuit.
Le même jour, la presse sous pression
Cette journée du 24 octobre 2025 n'a pas été marquée que par l'enlèvement d'Anicet Ekane. Ce jour-là, de nombreux journaux ont aussi subit de grosses pressions officieuses. Leur tort était d'avoir pointé du doigt la gestion post-électorale, les menaces visant les journalistes et la multiplication des interpellations.
Dans la même journée, on a ainsi arrêté un opposant et retiré des journaux qui en parlaient, en essayant de faire taire les voix qui racontaient ce qui se passait. Cette simultanéité en dit long sur un pouvoir qui redoute la parole, celle des urnes comme celle des rotatives.
Anicet Ekane a consenti à l'inéluctable par fidélité à ses convictions. Il a donné sa liberté, puis sa vie, pour que le Kamerun puisse un jour se libérer. Ses bourreaux voulaient le faire disparaître. Ils en ont fait un symbole, et son nom se dit désormais dans les cours, les marchés et les cérémonies. Les hommes qui ont tout à craindre de la vérité ne s'y trompent pas : on n'enlève pas dans la nuit celui qu'on n'ose pas arrêter en plein jour.
Un an après, souvenons-nous du film de cette journée du 24 octobre 2025, jour de l'arrestation du martyr Anicet Ekane.
De tout cœur avec le Bureau Politique du MANIDEM.
Par Charles Armel Mbatchou









