Paul Biya est un président vieillissant, confronté aux limites de l’âge et à l’inéluctabilité de la mort. L’on évoque les tensions autour de son pouvoir, l’influence supposée de différents réseaux et les rapports avec son épouse Chantal, avant de développer une réflexion plus large sur la vieillesse, le pouvoir et la finitude humaine.
Paul Biya connaît désormais le jour. Chantal aussi.
Mécontent d’avoir été désobéi, notamment au sujet de l’élection présidentielle d’octobre 2025 à laquelle il ne souhaitait pas concourir, le vieux président a la dent dure et ne décolère pas contre les différents clans et réseaux rivaux qui voltigent et s’affrontent âprement autour des vestiges résiduels de son trône. Il les soupçonne, par ailleurs, d’exercer une influence nocive sur son épouse, qui, à son tour, le tient fermement à la barbichette — et aux couilles — au moyen d’un chantage affectif fondé sur la menace permanente du divorce.
Parti en Suisse avec l’intention secrète d’y passer l’arme à gauche, il n’aurait renoncé à ce projet qu’en se souvenant de l’ultime promesse faite à sa belle-mère, qui repose dans le caveau familial de M’vomeka’a : reposer à ses côtés lorsque le Seigneur le rappellerait à son tour.
Après avoir efficacement écarté, voire éliminé, ses adversaires, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et rallié à sa cause les chefferies traditionnelles à coups de prébendes, il se trouve finalement confronté à une évidence qui s’impose à tous les mortels : il existe encore des choses qui échappent à la corruption et au pouvoir de l’argent.
Comme le disait François Mitterrand : « L’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes. »
On peut mobiliser tous les appareils sécuritaires, même les plus redoutables et les plus efficaces, pour protéger et conserver le pouvoir sans partage et illégitime d’un tyran. Mais absolument personne ne peut empêcher dame Nature de poursuivre son œuvre de destruction systématique et méthodique.
Reprenant les réminiscences de Chateaubriand, De Gaulle aimait appliquer au maréchal Pétain la maxime de l’auteur de l’Essai historique sur les révolutions : « La vieillesse est un naufrage. »
William Somerset Maugham, écrivain et romancier britannique, avait, lui aussi, beaucoup réfléchi à cette ultime étape de l’existence. « Quand arrive l’âge où on a le pas lent, disait-il, on n’a plus le désir de faire tout ce qui avait rendu la vie agréable durant les vertes années. » Mais la vieillesse, croyait-il, possède aussi ses compensations : l’une des plus précieuses réside dans la disparition de l’envie, de la haine et de la méchanceté.
Maugham écrivait ainsi :
« J’ai tiré le meilleur parti possible des quelques talents dont m’a doté la nature ; je ne suis pas jaloux du talent supérieur d’autres auteurs. J’ai eu beaucoup de succès ; je n’envie pas celui des autres. Je suis tout à fait prêt à libérer la petite niche que j’ai occupée si longtemps afin de laisser les autres y entrer. Je ne m’inquiète plus de ce qu’on pense de moi. Je suis à prendre ou à laisser. Je suis modérément satisfait quand les gens semblent m’aimer, et serein lorsque je sais qu’ils ne m’aiment pas. (…) Dans l’ensemble, j’ai fait ce que je m’étais fixé ; le reste ne me concerne pas. (…) Et si, je ne m’abuse, on m’oublie un mois après ma mort, je n’en saurai rien. »
À soixante-dix ans et plus, poursuivait-il, il doutait d’être encore en mesure d’écrire quoi que ce soit de véritablement valable. Il lui manquait l’énergie, l’invention et la motivation. Il avait vu, non sans tristesse, la lamentable déchéance d’écrivains talentueux qui s’acharnaient à écrire alors que leurs facultés n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes.
« L’essentiel de ce qu’un auteur a à dire s’adresse à sa génération, écrivait-il, et il fera preuve de sagesse en laissant la suivante se choisir ses propres interprètes. Elle le fera, qu’il le veuille ou non. Pour elle, il peut aussi bien parler grec. »
Et de conclure, avec une sérénité presque testamentaire :
« Je ne crois pas qu’aucun nouvel écrit ait ajouté à ce que j’ai cherché à faire de ma vie et de mes activités. J’ai accompli ma tâche et c’est bien volontiers que je m’en tiendrai là. (…) J’ai eu tous les plaisirs qu’un homme peut désirer, et deux pièces réservées à mon seul usage, trois repas par jour et l’accès à une bonne bibliothèque suffiront amplement à mon bonheur. »
William Somerset Maugham, Et mon fantôme en rit encore : Journal 1892-1944, pp. 431-433.
JPD









