Politique of Friday, 23 January 2026
Source: www.camerounweb.com
La décision du parti d'Issa Tchiroma de boycotter les élections législatives et locales à venir ne fait pas l'unanimité au sein de l'opinion publique camerounaise. Pour certains analyste, le leader du FSNC doit tirer leçon des décisions politiques de John Fru Ndi et de Maurice Kamto, qui leur ont coûté leur avenir.
La classe politique camerounaise, en particulier l’opposition, a souvent négocié certains tournants en tenant des discours fermes et ambitieux, espérant déjouer le parti au pouvoir, mais finissant presque toujours par perdre en pertinence, selon les critiques.
Il s’agit d’une récurrence qui, d’après les analystes, montre que certains leaders de l’opposition n’ont rien appris du passé, raison pour laquelle ils continuent d’enregistrer des erreurs, parfois même quand on s’y attend le moins.
Pour certains observateurs, les actions de certaines figures politiques parmi les plus influentes du pays expliquent en partie la longévité au pouvoir du président Paul Biya. Ils estiment que cela concerne particulièrement ceux qui ont su capitaliser un certain poids politique, surtout à des moments clés.
L’histoire montre qu’ils optent souvent pour la politique de la chaise vide à travers des boycotts, lesquels ne font que compliquer leur utilité lors des élections futures.
Le Social Democratic Front (SDF) a été le premier à servir aux Camerounais un avis de boycott, reçu avec déception par de nombreux électeurs, lors des élections législatives de mars 1992.
Des décennies plus tard, c’est le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), dirigé par le Pr Maurice Kamto, qui a boycotté les élections municipales et législatives du 9 février 2020.
Une troisième figure de l’opposition s’est désormais ajoutée à la liste : Issa Tchiroma Bakary, leader du Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC).
Tchiroma, arrivé deuxième à l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 avec 35,19 % des suffrages exprimés selon le Conseil constitutionnel, a annoncé le week-end dernier, par la voix de sa porte-parole, Maître Alice Nkom, le boycott par son parti des élections municipales et législatives prévues cette année.
En retraçant ce qui est arrivé au SDF et au MRC après leurs boycotts respectifs, à des moments où leur popularité était forte, et en comparant ces situations à la décision annoncée par Tchiroma, les analystes estiment qu’il s’agit là d’une nouvelle grave erreur politique en gestation.
L’erreur de 1992 du SDF hante toujours le parti
Lorsque le leader emblématique du Social Democratic Front, feu Ni John Fru Ndi, et sa formation politique ont boycotté les élections législatives de mars 1992, l’opinion dominante était qu’il envoyait un message très fort au RDPC.
Cependant, l’absence du SDF a permis à l’Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès (UNDP) de Bello Bouba Maigari de capitaliser sur le terrain politique que le parti de Fru Ndi avait préparé.
L’UNDP a remporté 68 sièges parlementaires, tandis que le RDPC reculait dans 92 circonscriptions, ne s’imposant que dans 88.
L’Union des Populations du Cameroun (UPC), alors dirigée par Henri Hogbe Nlend, a obtenu 18 sièges, tandis que le Mouvement pour la Défense de la République (MDR) du défunt Dakollé Daïssala a remporté six sièges.
En quête désespérée d’une majorité parlementaire, le MDR a conclu un accord avec le RDPC, permettant à ce dernier de disposer d’une majorité relative de 92 sièges sur 180. La gestion des affaires gouvernementales est alors revenue exclusivement au RDPC et à l’UNDP.
Le SDF a longtemps regretté d’avoir laissé le champ libre à d’autres partis politiques qui, à l’époque, ne bénéficiaient pas de son important ancrage populaire.
Jusqu’à aujourd’hui, de nombreux analystes estiment que si le SDF n’avait pas boycotté les élections législatives de 1992, il aurait remporté davantage de sièges et aurait pu gagner l’élection présidentielle ou, à défaut, conserver une majorité à l’Assemblée nationale.
Selon eux, cela aurait rendu l’action gouvernementale plus sérieuse et aurait profondément modifié la trajectoire politique du Cameroun. La situation actuelle du SDF, qui peine à survivre politiquement, reste largement liée à cette erreur historique.
Kamto et le MRC sur les traces de Fru Ndi et du SDF
Alors que les leçons du boycott du SDF avaient été largement analysées dans les cercles politiques et universitaires, le Cameroun a vécu, 28 ans plus tard, une erreur similaire.
Elle s’est produite avec le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) et son leader, le Pr Maurice Kamto.
Arrivé deuxième à l’élection présidentielle de 2018 avec plus de 14 % des suffrages et bénéficiant d’un fort soutien populaire, Kamto a surpris tout le monde en février 2020.
Alors que beaucoup s’attendaient à voir le MRC obtenir des sièges au Parlement, il a annoncé le boycott par son parti des élections couplées du 9 février 2020.
Cette décision, qui a choqué la classe politique, a ensuite provoqué un malaise au sein du MRC, poussant de nombreux militants nourrissant des ambitions parlementaires à quitter le parti.
Beaucoup d’entre eux n’ont jamais pardonné à Kamto cette décision, qu’ils considèrent comme ayant brisé leurs carrières politiques.
Les conséquences du boycott de 2020 ne se sont pas fait attendre. Malgré sa connaissance du droit et des dispositions de l’article 121 (1) du Code électoral, qui exige qu’un parti dispose d’élus pour investir un candidat à la présidentielle, Kamto a défié la règle.
Lors de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, il s’est retrouvé contraint de chercher l’investiture d’autres formations politiques.
Il s’est finalement tourné vers le Mouvement Africain pour la Nouvelle Indépendance et la Démocratie (MANIDEM), alors miné par des crises internes.
Malgré le soutien de la faction du MANIDEM dirigée par feu Anicet Ekane, Kamto n’a pas pu franchir l’étape du Conseil constitutionnel. Son nom, déjà rejeté par ELECAM, a été définitivement écarté de la liste des candidats.
Beaucoup estiment que si le MRC n’avait pas boycotté les élections de 2020, le parti disposerait aujourd’hui de députés et de conseillers municipaux, garantissant ainsi la candidature de Kamto à la présidentielle de 2025.
Contraint de quitter le MRC pour se conformer à la loi en rejoignant le MANIDEM, puis de tenter un retour au MRC après l’échec, Kamto a plongé son parti dans davantage de turbulences.
Aujourd’hui, il dirige de nouveau le MRC après avoir été réélu par visioconférence afin de contourner l’interdiction administrative de tenir un congrès. Ses difficultés politiques sont largement perçues comme les conséquences directes du boycott de 2020.
Tchiroma refuse-t-il de tirer les leçons des erreurs de Fru Ndi et Kamto ?
Si les attentes étaient élevées en 1992 pour Fru Ndi et en 2020 pour Kamto, les élections municipales et législatives de cette année représentent, selon les observateurs, des enjeux encore plus importants pour le FSNC, l’avenir du Cameroun et la pertinence politique de Tchiroma.
À un moment où les appels au changement se multiplient, beaucoup estiment que Tchiroma et le FSNC auraient dû capitaliser sur la dynamique de 2025 pour conquérir des sièges municipaux et parlementaires.
À l’opposé de ces attentes, il a choisi de suivre la voie de Fru Ndi et de Kamto. Selon les analystes politiques, le boycott n’apportera aucun bénéfice politique. Ils estiment que Tchiroma devrait au contraire maintenir le FSNC comme une plateforme politique dynamique, capable de porter davantage de voix en faveur du changement et de renforcer la vitalité du combat démocratique.
Boycotter les élections de cette année pourrait, selon de nombreux observateurs, équivaloir pour Tchiroma à un adieu politique et à l’enterrement progressif du FSNC.
The Guardian Post Edition No:3678