Politique of Friday, 21 August 2026

Source: www.camerounweb.com

Retour de Paul Biya : La politique du fantôme ou l’imposture visuelle comme mode de gouvernance

La diffusion d’images limitées ou anciennes, ainsi que l’absence d’apparition publique claire, alimenteraient davantage les soupçons sur l’état de santé du chef de l’État et sur les luttes de succession au sein du régime. Le maintien du secret permet aux différents clans du pouvoir de préserver le statu quo et de retarder l’ouverture du débat sur la succession présidentielle.

LA POLITIQUE DU FANTÔME OU L’IMPOSTURE VISUELLE COMME MODE DE GOUVERNANCE

Le retour du président Paul Biya à Yaoundé ce 20 août 2026, après une absence record de 73 jours passés dans les couloirs feutrés de Genève, était censé siffler la fin de la récréation. Il n’en est rien. Au lieu de dissiper le climat de suspicion généralisée qui paralyse le pays, cette réapparition théâtrale n’a fait qu’épaissir le vernis du mensonge d'État. Face à un dirigeant de 93 ans dont l'état physique réel est jalousement gardé sous clé, le Cameroun assiste à un cas d’école politique : la gestion désespérée du secret et du vide par un régime à bout de souffle.

Au cœur du mécontentement populaire, une certitude : la méfiance collective face aux images officielles n’est pas de la paranoïa, mais le résultat d'une mécanique de manipulation grossière.

Le théâtre du « signal minimal »

Pour projeter l’illusion d'une continuité et masquer la fragilité d'un président quasi-centenaire, l'appareil de propagande du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) s'enferme dans une communication visuelle millimétrée. D'un côté, le cadrage restrictif : interdiction absolue pour les médias officiels de diffuser des plans larges ou de longues séquences susceptibles de trahir les moindres difficultés motrices du chef de l'État. De l'autre, la politique du signal minimal : une main fugitive aperçue derrière la vitre teintée d'une limousine à la sortie de l'aéroport de Yaoundé-Nsimalen est immédiatement brandie par les thuriféraires comme une preuve juridique et politique que le « Sphinx » tient encore les rênes.

Mais à qui veut-on faire croire qu'un salut mécanique fait office de gouvernance ? Pour l'opinion publique et une opposition revigorée, ce refus d'une transparence directe — pas un discours, pas une déclaration sonore — valide au contraire l'hypothèse d'une mise en scène pathétique.

Gouverner par procuration : La guerre sourde des clans

Pourquoi s'évertuer à cacher le déclin évident d'un homme ? La réponse réside dans la nature même d'un système hyper-centralisé où les institutions n'existent que par et pour la figure présidentielle. Restreindre l’accès au chef de l’État permet aux cercles dirigeants de maintenir un statu quo devenu vital pour leur propre survie.

Il faut à tout prix éviter la « guerre des clans ». Maintenir les apparences permet de repousser l'ouverture officielle de la boîte de Pandore de la succession, qui risquerait de déclencher une confrontation ouverte et violente entre les différentes factions et cartels du régime. Tant que l'appareil d'État peut prétendre que le président signe des décrets et transmet des directives depuis sa suite helvétique, la fiction juridique continue. La délégation de signature et le pouvoir par procuration restent les armes ultimes pour bloquer toute déclaration constitutionnelle de vacance du pouvoir.

Le Cameroun n'invente rien. L'histoire politique regorge de ces secrets d'État : de la falsification des bulletins de santé de François Mitterrand en France aux apparitions muettes et figées d'un Abdelaziz Bouteflika post-AVC en Algérie, en passant par le décès dissimulé d'Umaru Yar'Adua au Nigeria en 2010 pour préserver les intérêts d'un premier cercle. Mais le logiciel de Yaoundé a oublié un détail majeur : le monde a changé.

L’effet boomerang de l’imposture numérique

La diffusion de vieilles images pour combler le vide informationnel est devenue le piège absolu du régime de Yaoundé. À court terme, les stratèges du palais croient saturer l’espace médiatique pour rassurer l’armée, la base politique et les partenaires internationaux. Ils pensent ainsi éviter la panique institutionnelle. C'est un calcul d'analphabètes du numérique.

À l'ère du cyber-activisme et de la transparence technologique, cette stratégie de falsification relève de l'autodestruction. Aujourd'hui, le fact-checking s’est démocratisé. Journalistes, opposants et simples citoyens traquent l'immatriculation numérique des images. Recherche inversée, analyse des métadonnées (EXIF), examen des détails climatiques ou vestimentaires : déconstruire une imposture visuelle ne prend désormais que quelques minutes.

Lorsque les médias d’État sont pris en flagrant délit de manipulation, l'effet Streisand se déclenche à pleine puissance. Au lieu de rassurer, le mensonge officiel confirme le secret d'État. Le doute légitime se transforme en certitude populaire : « Si le pouvoir en est réduit à recycler de vieilles photos, c'est que la situation est gravissime ». En ruinant sa propre parole, le gouvernement abdique le contrôle du récit, laissant le champ libre aux rumeurs et aux réseaux sociaux, devenus paradoxalement les seules sources jugées crédibles par une population vaccinée contre la propagande.

Ce procédé relève d'une communication de survie obsolète, pensée pour l'époque des télévisions analogiques et des monopoles d'État.

Aujourd'hui, l'immatriculation numérique et la vigilance citoyenne transforment chaque tentative de dissimulation en un aveu de faiblesse criard. Le régime de Yaoundé ne fait plus illusion ; il ne fait que fragiliser, chaque jour un peu plus, les fondations déjà chancelantes d'un pouvoir à la dérive.

Loic Kodjay