Certains Camerounais établissent un parallèle entre la fin de règne de Lénine et la situation actuelle du pouvoir au Cameroun autour de Paul Biya, en mettant l’accent sur les luttes d’influence qui peuvent émerger lorsque le chef de l’État est affaibli ou peu visible.
Regardez bien cette image. Mai 1923, résidence de Gorki, dans la campagne moscovite. Un homme est assis dans un fauteuil roulant, le regard fixe, absent et pourtant terriblement présent.
Autour de lui, sa sœur Anna et un médecin veillent. Cet homme diminué, muet, à demi paralysé par une succession d'attaques cérébrales, c'est Vladimir Ilitch Lénine : le fondateur de l'État soviétique, le maître d'un sixième du globe. Il n'a que 53 ans. Il lui reste 8 mois à vivre, et il le sait déjà : il n'écrit plus, ne parle presque plus, ne décide plus rien.
Ce qui est saisissant dans cette image, ce n'est pas la maladie ou l'épuisement du chef. C'est ce qu'elle rend possible. Car autour d'un chef réduit au silence, le pouvoir ne s'arrête pas : il se réorganise, discrètement, contre lui. Dès 1922, un homme s'est vu confier la charge de « veiller » sur le malade : Joseph Staline, secrétaire général du Parti. Sous couvert des consignes médicales : repos absolu, aucune contrariété; Staline verrouille l'accès au chef. On filtre ses visites. On limite ses apparitions publiques. On lui cache les documents. On interdit qu'il dicte.
Lénine finit par comprendre que ces précautions bienveillantes sont en réalité une geôle, et que le geôlier n'est autre que celui qu'il avait installé au cœur de l'appareil.
Trop tard. En mars 1923, une dernière attaque l'écarte définitivement du jeu. Il meurt en janvier 1924. Mais avant de sombrer, Lénine a eu le temps d'écrire quelques lignes ce qu'on appellera son testament. Il y pèse ses lieutenants. De Staline, il note qu'il a concentré entre ses mains un pouvoir immense, et se demande s'il saura toujours en user avec assez de prudence ; il ira jusqu'à recommander qu'on l'écarte du secrétariat général.
De Trotski, il dit qu'il est l'homme le plus capable du comité central mais trop sûr de lui, trop enclin à ne voir dans la politique qu'une affaire d'administration.
Lénine ne veut pas que Staline gouverne: il lui préfère Trotski.
L'Histoire, on le sait, n'a pas exaucé le mourant. Ce n'est pas l'héritier désigné qui l'a emporté, mais le secrétaire général ; l'homme de l'ombre, celui qui contrôlait déjà les rouages, les nominations, les accès. Pendant que le fondateur agonisait, deux clans se disputaient déjà le pouvoir. Le plus patient, le plus organisé, le mieux placé dans l'appareil a gagné.
Et le vaincu, l'homme que Lénine avait voulu voir régner, a fini exilé, traqué, assassiné.
Voilà ce que dit une vieille photo. Un régime peut continuer à fonctionner alors même que son chef n'est plus qu'une silhouette dans un fauteuil ; l'absence du sommet n'arrête pas la machine, elle la met en effervescence. Et le véritable pouvoir, dans ces moments-là, appartient à celui qui décide qui entre dans la chambre du malade.
On me pardonnera de laisser vagabonder l'esprit du côté d'un autre palais, sous d'autres latitudes. Il existe, aujourd'hui, un chef d'État nonagénaire que l'on ne voit plus, disparu des écrans ; on choisit ses photos, ses apparitions et ses visites sont soigneusement filtrées par un entourage restreint.
Autour de son silence, deux camps qui s'observent : d'un côté ceux qui verraient l'avenir dans le nom et le sang du président ou son clan tribal ; de l'autre, ceux qui se rangent derrière le cercle de la Première dame et l'homme qui, depuis quinze ans, tient les clés de l'appareil d'État. L'homme à la punk.
Nul n'a tranché. Le maître, lui, se tait volontairement ou non, nul ne le sait vraiment.
L'Histoire ne se répète pas ; elle prévient. Elle nous rappelle qu'à Gorki comme ailleurs, l'homme qui filtre les visites du chef malade est souvent celui qui, le moment venu, ramasse la mise et pas toujours celui que le chef aurait choisi.
Reste donc une seule question, et je la pose sans y répondre : qui sera le Staline, et qui sera le Trotski, du Cameroun ?
L'oubli est la ruse du diable.
Arol KETCH









