Le retour de Paul Biya au Cameroun, après 74 jours d’absence, est comparable aux derniers retours de Félix Houphouët-Boigny et de Mobutu Sese Seko après leurs séjours médicaux en Europe. Cette séquence relance surtout la question de la succession présidentielle.
Après 74 jours hors du Cameroun, le président réapparaît aux côtés des Lionnes Indomptables. Une image qui, au-delà du protocole, ravive le souvenir de deux autres vieux présidents africains revenus de leurs séjours médicaux en Europe : Félix Houphouët-Boigny et Mobutu Sese Seko.
Il est revenu.
Après 74 jours passés hors du Cameroun, Paul Biya a retrouvé Yaoundé. Le 20 août, le président camerounais, âgé de 93 ans, a atterri à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen en provenance de Genève, mettant fin au plus long séjour à l’étranger de sa présidence. Son départ, le 7 juin, avait été présenté par la présidence comme un « bref séjour privé en Europe ». Dix semaines plus tard, le retour du chef de l’État mettait fin à une longue période d’incertitude et de spéculations sur son état de santé.
Le lendemain de son retour, une autre image s’est imposée : celle d’un président de 93 ans recevant au Palais de l’Unité les Lionnes Indomptables, fraîchement sacrées championnes d’Afrique pour la première fois de leur histoire.
Le symbole est puissant.
Le chef est revenu. Les championnes sont là. Le drapeau est déployé. Les médailles sont remises. La République célèbre.
Mais derrière cette image de continuité, une question demeure.
Et si nous étions en train d’assister au chant du cygne de Paul Biya ?
Il ne s’agit évidemment pas d’annoncer sa disparition. Encore moins de prétendre connaître son état de santé. Il s’agit de regarder l’Histoire dans les yeux et de reconnaître certains parallèles troublants.
Houphouët-Boigny : le dernier retour
Il y a des précédents africains que la mémoire collective n’a jamais complètement oubliés.
À la fin de sa vie, Félix Houphouët-Boigny avait lui aussi connu les longues absences médicales en Europe.
En 1993, le « Vieux » avait passé plusieurs mois à l’étranger. Après 189 jours d’absence, il était finalement rentré en Côte d’Ivoire, en novembre, à bord d’un appareil sanitaire en provenance de Genève.
Il était officiellement âgé de 88 ans, mais en réalité l'homme dont le patronyme de naissance était Brahima Cissé, avait vu le jour en 1893, et était donc centenaire au moment de sa disparition.
Le retour s’était effectué dans une discrétion saisissante. Les journalistes avaient été tenus à distance. Le président avait quitté l’aéroport à bord d’une ambulance et gagné sa résidence de Yamoussoukro. Le pays savait que son président était gravement malade, même si le pouvoir refusait d’en parler ouvertement.
Quelques jours plus tard, Le Monde décrivait une résidence présidentielle transformée en véritable sanctuaire : médecins, épouse, sœur, aide de camp et quelques fidèles étaient parmi les rares personnes autorisées à approcher le chef de l’État.
Le 7 décembre 1993, Félix Houphouët-Boigny mourait.
L’homme qui avait incarné la Côte d’Ivoire pendant plus de trois décennies disparaissait ainsi dans cette même terre où il avait voulu être enterré.
« L’argent ne peut pas tout »
Une phrase attribuée à Houphouët-Boigny résume peut-être mieux que toutes les autres la confrontation d’un homme de pouvoir avec sa propre fin :
« Si je pouvais racheter le mal dont je souffre avec de l’argent, j’aurais racheté le mien mille fois. Mais seulement, l’argent ne peut pas tout. »
La phrase est belle parce qu’elle dit une vérité que les palais, les avions privés, les fortunes et les meilleurs hôpitaux du monde ne peuvent abolir.
Il existe une frontière devant laquelle le pouvoir s’arrête.
L’argent peut acheter les meilleurs médecins. Il peut acheter les meilleurs traitements. Il peut offrir les conditions les plus sophistiquées pour prolonger une vie.
Mais il ne peut pas acheter indéfiniment le temps.
Et le pouvoir, lui non plus, ne peut pas négocier éternellement avec la vieillesse.
Mobutu : entre la Suisse et le retour au pays
Quelques années plus tard, une autre figure de l’autoritarisme africain connaîtra une trajectoire qui présente, elle aussi, de troublantes similitudes.
Mobutu Sese Seko avait été opéré en Suisse, en août 1996, d’un cancer de la prostate. Après plusieurs mois en Europe, il était rentré au Zaïre en décembre de la même année, alors que la rébellion gagnait du terrain dans l’est du pays.
Il était alors apparu publiquement à Kinshasa, accueilli par des milliers de personnes.
Mais son état de santé restait préoccupant.
Dès janvier 1997, Mobutu repartait en France pour des soins et des examens médicaux.
Le pouvoir, lui, continuait. Jusqu’à ce que le pouvoir ne puisse plus continuer. Mobutu mourut quelques mois plus tard, en septembre 1997, au Maroc.
Les vieux présidents et le refus de disparaître
C’est peut-être là que se trouve le véritable parallèle. Les vieux dirigeants africains ne quittent pas facilement la scène.
Après avoir passé des décennies à incarner l’État, ils finissent par se confondre avec lui.
Leur disparition physique devient presque inconcevable.
Le pays continue de les attendre.
Le parti continue de parler en leur nom.
Les courtisans continuent de proclamer que tout va bien.
Les communiqués officiels parlent de repos, de convalescence, de séjour privé.
Et puis, un jour, le président revient.
Il apparaît à une fenêtre.
Il lève la main.
Il sourit.
Il reçoit quelques visiteurs.
Il assiste à une cérémonie.
Il félicite une équipe nationale.
Et tout le pays scrute cette image pour y chercher une réponse à une question que personne n’ose poser ouvertement :
Est-il encore aux commandes, ou sommes-nous déjà dans l’après ?
Paul Biya : le retour après 74 jours
Paul Biya vient de vivre l’une de ces séquences.
Parti du Cameroun le 7 juin, il est rentré le 20 août après un séjour de 74 jours, principalement à Genève. Son absence a alimenté les interrogations sur sa santé et sur la capacité du système politique camerounais à fonctionner normalement en l’absence de son président. Reuters souligne que cette absence, la plus longue enregistrée depuis son accession au pouvoir, a ravivé les interrogations sur la succession et la capacité de gouvernance du pays.
La présidence camerounaise, de son côté, présente une tout autre image : celle d’un président qui serait resté pleinement aux commandes, signant des décrets et continuant à exercer ses responsabilités depuis l’Europe.
Deux récits coexistent donc.
Celui du pouvoir : le président est là, il travaille, il gouverne.
Celui des observateurs : le président est âgé, son absence est exceptionnelle et la question de la succession devient incontournable.
Entre les deux, il y a une réalité que personne ne peut encore entièrement mesurer.
Les Lionnes comme symbole
Et puis arrivent les Lionnes. Championnes d’Afrique au Maroc, elles sont reçues au Palais de l’Unité ce samedi 22 août, deux jours seulement après le retour de Paul Biya. Le président les félicite, les décore et leur remet les honneurs de la République.
L’image pourrait être banale. Elle ne l’est pas.
Dans une société où le football constitue l’un des rares espaces capables de réunir largement la nation, recevoir les championnes d’Afrique est un acte politique autant qu’un geste sportif.
Paul Biya réapparaît ainsi au moment même où le pays célèbre ses héroïnes.
La jeunesse, les femmes, le football, le drapeau : toute une nation tournée vers l’avenir autour d’un président qui appartient, lui, à une autre époque.
C’est peut-être cette contradiction qui rend la photographie si saisissante.
La médecine peut prolonger. Elle ne peut pas vaincre l'inéluctable.
Il faut ici se garder d’une conclusion trop facile.
Dire que les médecins auraient « conseillé » à Paul Biya, comme ils l’auraient fait à Houphouët-Boigny ou à Mobutu, de rentrer chez lui pour y attendre l’issue de sa maladie serait une affirmation médicale qu'aucune source publique fiable ne permet aujourd’hui d'établir.
Mais l'idée générale mérite d'être posée.
À un certain moment, la médecine ne consiste plus nécessairement à multiplier les traitements, les déplacements et les interventions. Elle peut aussi consister à accompagner.
À respecter.
À soulager.
À permettre à un homme de retrouver son environnement, ses proches, sa terre.
La médecine moderne sait repousser certaines limites. Elle ne les abolit pas toutes.
Et le serment d'Hippocrate, contrairement à une idée souvent répandue, n’est pas une injonction à « s’acharner » indéfiniment. La médecine contemporaine distingue justement le soin du malade de l’obstination déraisonnable.
C’est peut-être cela que voulait exprimer Houphouët-Boigny lorsqu’il reconnaissait que l’argent ne pouvait pas tout acheter.
Le véritable sujet n'est peut-être pas la mort de Biya
La question essentielle n'est donc pas de savoir si Paul Biya est à la fin de sa vie.
Personne ne peut le dire.
La vraie question est plus politique : le Cameroun est-il préparé à vivre sans Paul Biya ?
Voilà le véritable problème. Car après 44 ans de pouvoir, la succession n’est plus une hypothèse théorique. Elle est devenue une nécessité institutionnelle. Le retour du président ne fait que repousser cette question. Il ne la supprime pas.
Le chant du cygne ?
Peut-être. Peut-être pas. Le chant du cygne, dans la mythologie, est le dernier chant d'un cygne avant sa mort. Dans le langage politique, l'expression désigne les derniers éclats d'une carrière, les ultimes manifestations d'un pouvoir avant son extinction.
La réception des Lionnes pourrait n'être qu'une cérémonie parmi d'autres. Le retour de Genève pourrait n'être qu'un retour après un long séjour privé. Et Paul Biya pourrait encore gouverner pendant des mois, voire davantage. Mais l'Histoire nous enseigne une chose : les régimes qui ont longtemps reposé sur un seul homme finissent toujours par être confrontés à la question de l'après.
Houphouët-Boigny a eu son dernier retour.
Mobutu a eu ses derniers retours.
Paul Biya vient d'en avoir un.
Trois hommes, trois pays, trois histoires différentes.
Mais une même image revient : un vieux chef qui revient d'Europe, accueilli par les siens, tandis que derrière les cérémonies et les sourires commence à se dessiner la silhouette de la fin.
Cette fois encore, le pouvoir proclame la continuité.
L'Histoire, elle, commence déjà à poser la question de la succession.
Et peut-être est-ce cela, au fond, le véritable chant du cygne : non pas l'annonce de la mort d'un homme, mais le moment où un pays commence à imaginer sa vie sans lui.
JPD









