Politique of Tuesday, 11 August 2026
Source: www.camerounweb.com
Face à l'échéance imminente du 31 août pour l'inscription sur les listes électorales au Cameroun, beaucoup de Camerounais affirment que l'élection demeure le dernier espace d'action politique légal et souverain. Ils expliquent que la contestation de rue a été méthodiquement neutralisée par un arsenal juridique répressif (lois de 1990, 2014 et 2017) renvoyant les manifestants devant la justice militaire, et que la géographie politique du pays (Yaoundé administrative face à Douala contestataire) rend toute insurrection vouée à l'échec.
QUAND LA RUE EST INTERDITE, L'ÉLECTION DEVIENT L'ULTIME ESPACE DE SOUVERAINETÉ
Il reste vingt et un jours
Le 31 août 2026, la révision annuelle des listes électorales se ferme. L'article 74 du code électoral est sans détour : les listes sont permanentes, elles font l'objet d'une révision annuelle qui commence le 1er janvier et s'achève le 31 août sur l'ensemble du territoire national. ELECAM a confirmé que la révision comptant pour 2026 s'achève à cette date.
Nous sommes le 10 août. Il reste vingt et un jours.
Tout ce qui suit découle de là. Pas d'une théorie de la révolution, pas d'une lecture de l'Ecclésiaste, pas d'une prophétie sur la santé du chef de l'État. D'une date administrative que personne ne discute et que presque personne ne regarde.
La rue n'a pas été fermée par la peur, elle a été fermée par la loi
On répète que la rue camerounaise est morte. C'est vrai, mais l'expression est paresseuse. Une rue ne meurt pas. On la ferme. Et au Cameroun, on l'a fermée avec des textes, en trois temps, sur vingt-sept ans.
La loi n° 90/055 du 19 décembre 1990 est présentée depuis trente-cinq ans comme une loi de libéralisation. Son article 3 alinéa 3 dispose que, sauf autorisation spéciale, les réunions sur voie publique sont interdites. Son article 7 permet au sous-préfet qui estime qu'une manifestation risque de troubler gravement l'ordre public de l'interdire par arrêté. Le texte annonce un régime de déclaration. Il installe un régime d'autorisation discrétionnaire.
La loi n° 2014/028 du 23 décembre 2014 réprime les actes de terrorisme. Sa définition est assez large pour absorber la protestation ordinaire. Le jour de sa promulgation, Maurice Kamto déclarait qu'elle assimilait à des terroristes les populations qui manifesteraient leur mécontentement. Onze ans de pratique lui ont donné raison plus souvent qu'à ses contradicteurs.
La loi n° 2017/012 du 12 juillet 2017 porte code de justice militaire. Son article 8 attribue au tribunal militaire compétence exclusive sur une liste d'infractions où figurent les faits de terrorisme et les atteintes à la législation sur les armes.
Il faut être précis sur le mécanisme, parce que c'est là que réside la brutalité du dispositif. Le tribunal militaire n'est pas compétent pour juger un attroupement. Il devient compétent quand l'attroupement est requalifié. Le civil ne passe pas devant le juge en uniforme parce qu'il a marché. Il y passe parce qu'un procureur a décidé que sa marche relevait de la loi antiterroriste. Ce n'est pas une bavure de procédure. C'est un couloir, et il a été construit.
Janvier 2019, septembre 2020, la séquence qui a suivi octobre 2025. Trois fois le même enchaînement. Interdiction préfectorale, dispersion, arrestations, transfert au militaire.
L'objection népalaise
Général Valséro dit que les institutions ne protégeront pas le peuple, que les gouvernants ne le protégeront pas, que l'opposition n'en a pas la force, et que force doit donc revenir au peuple. Le constat est exact. La conclusion ne l'est pas.
On m'objectera Katmandou. Trois faits suffisent ici, j'ai traité le dossier en détail par ailleurs.
Le mouvement népalais de septembre 2025 n'a jamais été une marée humaine. Il a duré cinq jours, il s'est concentré dans une seule vallée, il a fait soixante-seize morts. Le nombre n'a rien décidé. Ce qui a décidé, c'est que l'armée n'a été déployée qu'après la démission du Premier ministre, et que son chef a ensuite convoqué les figures du mouvement pour négocier. L'armée népalaise n'appartenait pas au sortant. La Garde présidentielle et le BIR, eux, ne survivent pas à la chute de celui qu'ils protègent.
Et surtout, personne ne cite jamais la fin. Le 12 septembre, un accord dissout le parlement et installe un gouvernement intérimaire chargé d'organiser des élections. Le scrutin s'est tenu le 5 mars 2026. Le vainqueur, Balendra Shah, était maire de Katmandou depuis 2022. L'insurrection n'a pas aboli le bulletin de vote, elle en a produit un en six mois, et l'a remis à quelqu'un qui avait déjà une structure.
Le verrou Yaoundé-Douala
À cette leçon s'ajoute une contrainte proprement camerounaise, et elle n'est pas juridique.
Le pouvoir est intégralement centralisé à Yaoundé. Présidence, secrétariat général, ministères, Assemblée nationale, Sénat, Conseil constitutionnel, état-major. Tout tient dans un rayon de quelques kilomètres. Mais la ville contestataire est Douala, à deux cent cinquante kilomètres de là, capitale économique, premier port, agglomération la plus peuplée et la plus politiquement active du pays. Yaoundé est une ville administrative, largement peuplée de gens que l'État emploie, loge ou subventionne, et qui n'ont aucun intérêt objectif à voir tomber leur employeur.
Une rue de Douala peut paralyser l'approvisionnement du pays et n'a rien à prendre. Une rue de Yaoundé aurait tout à prendre et n'a jamais réuni le nombre, dans la ville la plus quadrillée du territoire et la moins disposée à se lever.
Le jour où la rue s'ouvrira, et elle s'ouvrira peut-être dans les heures qui suivront une annonce sur le chef de l'État, trois conditions se réuniront d'elles-mêmes. Le déclencheur, l'émotion, le nombre. Une quatrième ne s'improvise pas, celle d'avoir sur place des gens capables de convoquer, de tenir et de négocier au nom du mouvement. Elle se construit par des comités communaux, des listes de noms, des relais dans trois cent soixante communes. C'est-à-dire par le travail électoral.
L'inscription n'est pas l'alternative à la rue. Elle est l'infrastructure sans laquelle la rue, le jour venu, n'aura personne pour parler en son nom.
Je dois maintenant dire quelque chose qui me concerne autant que Valséro.
J'écris depuis l'Europe. Valséro parle depuis l'Europe. Aucun de nous deux ne dormira à Kondengui. C'est un fait, et il n'y a aucune raison de le contourner.
Mais la distance ne pose pas le même problème dans les deux cas, et la différence n'est pas de morale, elle est de risque transféré. Ce que je demande à un Camerounais de vingt ans, c'est de se présenter à une antenne communale d'ELECAM avec sa carte nationale d'identité et de remplir un formulaire. Ce que d'autres lui demandent, c'est de descendre sur une voie publique où la réunion est interdite par l'article 3 de la loi de 1990 et où sa présence est requalifiable en acte de terrorisme. Le premier acte est gratuit et légal. Le second peut lui coûter dix ans. À six mille kilomètres, on peut recommander le premier. On n'a pas le droit de recommander le second.
L'inscription est le dernier acte politique de masse encore légal
C'est ici que le calendrier redevient politique.
Selon le directeur général des élections, cité par StopBlaBlaCam, ELECAM aurait enregistré 88 156 nouvelles inscriptions au 20 avril 2026, dont plus de 70 % de jeunes, portant le fichier électoral à 8 003 156 inscrits, ces données restant à consolider à la clôture de la révision.
Regardez ce chiffre en face. Quatre-vingt-huit mille inscriptions en quatre mois. Dans un pays où l'on annonce chaque jour l'effondrement du régime, quatre-vingt-huit mille personnes ont accompli le seul acte qui coûte zéro franc et zéro risque.
L'abstention camerounaise ne commence pas le jour du scrutin. Elle commence au guichet, sept mois plus tôt, et elle est déjà consommée quand le débat sur la fraude s'ouvre.
D'où cette phrase, qu'il faut poser sans précaution.
Demander de ne pas voter, c'est demander de ne pas s'inscrire.
Et ne pas s'inscrire, ce n'est pas refuser le système. C'est disparaître du seul document où le pays réel figure encore.
Un dernier point, que je signale comme une alerte et non comme une certitude, parce qu'il mérite vérification auprès du texte : le code électoral prévoit que la révision annuelle est suspendue à compter de la convocation du corps électoral. Si la convocation tombe avant le 31 août, le guichet se ferme plus tôt que la date annoncée.
Une population, pas encore un peuple
Reste la question de fond, celle que personne ne pose sur les plateaux.
Au nom de qui parle-t-on quand on dit le peuple camerounais ?
Le Cameroun a une histoire commune. L'UPC, la répression, le plébiscite, la réunification, soixante-cinq ans d'État. Ce qui lui manque n'est pas l'histoire, c'est le récit partagé de cette histoire. Il n'a pas de langue nationale unique, pas de mémoire réconciliée, pas de confiance horizontale entre ses communautés, pas de confiance verticale envers son administration. Il est une population qui partage un territoire et des statistiques. Il n'est pas encore un corps politique.
L'histoire répond toujours de la même façon à cette situation, et la réponse est contre-intuitive. L'Italie de 1861, la France de la Troisième République, la Tanzanie de Nyerere ont toutes fabriqué leur peuple après avoir fabriqué leur État, par l'école, l'administration, la conscription et la langue. Jamais l'inverse.
On ne devient pas un peuple pour construire un État. On construit un État pour devenir un peuple.
Voilà pourquoi la table rase est une impasse et pas seulement un risque. Elle suppose un sujet collectif qui n'existe pas encore. Là où l'autorité de l'État s'est effondrée au Cameroun, dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest depuis 2017, dans l'Extrême-Nord depuis 2014, la force n'est pas revenue au peuple. Elle est revenue à celui qui portait une arme.
Ce que je ne promets pas
Je ne promets pas que l'inscription produira une alternance. Elle n'en produira pas en 2026.
Je ne prétends pas qu'ELECAM est neutre, ni que le contentieux électoral est équitable, ni que le calendrier n'a pas été aménagé. Octobre 2025 a tranché ces questions mieux qu'aucun argument.
Ce que je soutiens est plus étroit et plus solide. Le fichier électoral est le seul objet national qui survivra à la transition en cours. Il sera là après le retour du président, après sa succession, après la vice-présidence, quel que soit le nom qui s'inscrira au sommet. Un pays qui figure à huit millions dans ce fichier n'a pas les mêmes options qu'un pays qui y figure à quinze. Et cet arbitrage se joue en ce moment, dans des antennes communales, sans caméra, sans plateau et sans commentaire.
Il reste vingt et un jours
La rue est fermée par trois lois. La révolution est impossible à piloter depuis un écran. La transition peut s'ouvrir n'importe quel matin.
Dans un pays comme celui-là, l'élection n'est pas un rituel de légitimation. C'est le dernier espace où une population a le droit de se compter, et se compter est le premier geste par lequel une population commence à devenir un peuple.
Le guichet ferme le 31 août.
John Lawson