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Opinions of Wednesday, 8 December 2021

Auteur: Bana Barka

'Le titre de docteur, hier et aujourd'hui '

Pour l'un et l'autre, l'homme de la rue et l'homme des médias n'ont qu'un seul titre: Dr Pour l'un et l'autre, l'homme de la rue et l'homme des médias n'ont qu'un seul titre: Dr

La journée de ce mardi 7 Décembre2021 a été marquée à l’université de Douala par la soutenance d'une thèse de sciences politiques par le ministre délégué à la justice devant un jury présidé par le recteur Magloire Ondoa. Cette nouvelle aventure de Jean de Dieu Momo relance le débat sur le poids de ce prestigieux diplôme au Cameroun.

Interpellant ses collègues politologues, le Pr Nji Ibrahim Mouiche leur demande pourquoi ils laissent brader ce titre qui a exigé tant d'efforts aux chercheurs de sa génération. L'interpellation a fait mouche et bien d'internautes, en réponse à sa question, ont soulevé la facilité avec laquelle les titres de docteurs ou de politologues sont attribués à certains quidams sur les plateaux de télévision.

La télévision est devenue, tout le monde peut le constater, un amphithéâtre de l'université, grouillant de personnages qui jouent des rôles et qui ont parfois besoin, pour se faire un nom, d'avoir recours à ces titres.

Un des biais utilisé consiste à se faire appeler "Analyste politique". Formulé ainsi cela n'engage, dans un premier temps, à rien. Puis le monsieur ainsi désigné au fil des dimanches se fait appeler "Spécialiste des questions politiques". S'il est journaliste, le fait qu'il anime la rubrique politique de son journal, le "Desk politique" comme ils disent, suffit à accréditer cette appellation. Enfin, sur les plateaux, mêlé à des docteurs en sciences politiques, il se fera appeler "politologue", avec un sous-entendu qu'il a pour porter ce titre rédigé une thèse.

C'est donc en suivant une série d'appellations que les gens se taillent ce titre de politologues. Les plateaux tv consacrés à l'analyse des faits politiques ayant particulièrement augmenté cette décennie, on comprend pourquoi on note une vague de nouveaux politologues. Qu'ils méritent ou nom le titre, on est bien obligé de constater que le recours aux deux consonnes "Dr" a de l'effet et donne aux analyses de celui qui s'en réclame un bénéfice du doute que le téléspectateur lambda n'accorde pas d'emblée à celui qui ne l'a pas. Le fait est tel qu'il a ouvert un marché de valeurs du savoir dans la classe politique et du chef de service au président de la république, on a compris en Afrique que deux consonnes devant son nom ne font pas de mal.

Cependant tous ne sont pas des usurpateurs et tous ne sont pas mal désignés. Si on peut déplorer que les conditions d'accès et de soutenance du PhD aient mis sur le marché des fournées mal cuites et inconscientes de la densité à laquelle oblige un doctorat, il faut cependant reconnaître que dans le lot il s'en trouve des jeunes qui méritent le titre, et à qui l'institution universitaire n'a pas fait de cadeaux. Elle leur a même parfois bloqué les chemins d'accès aux milieux de perfectionnement que sont l'enseignement universitaire (titularisé) et la recherche académique dans les laboratoires.

Aujourd'hui la remarque du Pr Nji Ibrahim Mouiche vient opportunément nous faire voir qu'un cap a été franchi, et que l'on peut désormais parler d'anciens et de modernes. La question de niveau (je préfère parler de densité et de pertinence) que soulèvent les Anciens n'est pas nouvelle, ou du moins inattendue: elle reflète la sempiternelle querelle entre les générations, les précédentes estimant toujours que les nouvelles sont moins bien formées ou qu'elles s'adonnent peu à ces tâches "ingrates" de lecture, de rédaction, et d'élaboration patiente et posée des concepts, etc.

Formé à l'ancienne et conditionné pour dénoncer les "philistins", je me souviens avoir dit à mon directeur de thèse, le regretté Pr Moukoko, le dégoût que m'inspirait l'introduction du PhD dans notre système universitaire. C'était au début de la décennie 2000 et les docteurs que nous connaissions alors étaient des docteurs d'État, des hommes qui avaient passé toute une vie sur une thèse, et ce des années après avoir, non sans peine et abnégation, obtenu un doctorat de 3e cycle. Mon directeur, contre toute attente, me dit:

"Que veux-tu? Si les choses ont été assouplies pour votre génération, tant mieux!".

Je m'attendais à tout, sauf à cela, à cette relativisation. Bien sûr il parlait du nombre d'années (3 ans minimum), non de la qualité du travail. En tous cas cela a été pour moi le déclencheur, le point de départ d'un nouveau regard sur le PhD. En discutant avec d'autres collègues, ils m'ont donné les raisons de l'assouplissement du PhD en Europe: ce n'était point la facilité comme on pourrait l'imaginer, mais le désir de ne pas condamner les aspirants docteurs à de très longues et éprouvantes études. L'ancien système a créé des monstres, des rats de bibliothèque qui hantaient les amphis pendant parfois plus de 15 ans avant d'avoir une position. Ils vieillissent célibataires, coupés du monde, à la poursuite d'un parchemin qui, réflexion faite, ne valait pas tant de sacrifices. A un moment donc en Allemagne et en France, les plus coriaces, on s'est dit qu'il fallait alléger l'aventure, et permettre à tout étudiant qui souhaiterait faire des recherches approfondies sur un sujet de pouvoir les entreprendre et obtenir un titre doctoral. Les autres, les enragés du savoir, eux pourraient toujours, après la thèse PhD, continuer une carrière et donc produire d'autres tonnes d'hypothèses, de problématique et de d'analyses. Je pense que la réforme a porté ses fruits.

On a démystifié la thèse en raccourcissant le temps de son obtention: cela a sans doute un impact qualitatif sur la densité de celle-ci et sur la maturité de son rédacteur. Comprendre cela devrait nous amener à encourager les bébés PhD - je parle surtout des enseignants - à continuer leur formation, à acquérir par la lecture et la confrontation avec les autres ce niveau d'expertise qui était celui des Docteurs d'État. En d'autres termes, pour juger un docteur PhD, et surtout pour le faire par rapport à un docteur d'État, il faut se souvenir que le bébé PhD n'est qu'à la moitié d'un parcours qui a permis à l'autre de se former et de gagner en pertinence.

Pour l'un et l'autre, l'homme de la rue et l'homme des médias n'ont qu'un seul titre: Dr. Cela peut être ressenti comme agaçant ou frustrant par les Anciens, mais s'ils ont une pleine conscience des origines et des objectifs de la réforme, ils feront preuve d'indulgence. Les nouveaux, les bébés PhD quant à eux doivent faire preuve d'humilité et comprendre que le titre n'est que le début d'un parcours de perfectionnement, parfois même de validation a posteriori du parchemin de PhD: les conditions d'encadrement des doctorants ayant été celles que l'on sait au cours des deux dernières décennies au Cameroun, on imagine bien que de nombreux docteurs n'ont pas reçu l'accompagnement et la rigueur nécessaires à la rédaction et à la validation de leurs thèses. L'arrêté du Minsup de 2018 qui vient limiter le nombre de doctorants par enseignants est certes de nature à mieux encadrer les docteurs et à nous permettre d'espérer des fournées cuites à point.

Je remercie le Pr Nji d'avoir soulevé ce point. C'est une interpellation à réfléchir sur nos valeurs.