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Opinions of Sunday, 20 September 2015

Journaliste: Jean-René Meva’a Amougou

Agents de renseignement-armée : «l’autre guerre !»

Ayant pour instruction d’agir dans le secret, «les agents de liaison» exercent des missions qui tiennent à la fois du renseignement et de la dénonciation. Ce qui n’est pas du goût des soldats.

Sur le penchant de la colline qui régente le canton Mémé (sur la route Maroua-Mora dans le Mayo-Sava), un homme marche délibérément. Le visage plein et les joues pendantes, l’oeil assuré et fixe, il épie quelques espaces sur la place du marché. Il est 10 heures, ce 23 août 2015. Pendant que le site commercial trépide à l’arrivée des motos chargées de vivres, le quidam s’arrête et se renseigne sur le prix d’une filasse de veau.

Tout à côté, il y a un groupe d’enfants. Cela semble bon pour lui. Il leur pose des questions dans un fufuldé si simple que les gamins n’éprouvent aucune difficulté de compréhension. Convivial, l’échange tourne autour du séjour des soldats du Bataillon d’intervention rapide (Bir) dans le canton. «Ils étaient nombreux ici hier… avec des fusils et des voitures, ils sont entrés en brousse», révèlent à l’unisson les plus âgés (sept ans environ).

Derrière leurs étals, leurs parents les harcèlent d’observations et maugréent auprès d’eux tout le mal qu’il y a à parler aux gens qu’on ne connaît pas. Des gens qu’on ne connaît pas, celui qui est ici au marché répond parfaitement à ce profil. Inconnu ? Pas tout à fait. Daouda Idja, le responsable du marché a quelques indices sur son identité.

«Il s’appelle Balace, (pseudonyme derrière lequel se cache l’intéressé, NDLR) dit-il. Il est un agent de renseignement, c’est le lamido qui me l’a présenté tôt ce matin.» Pour compléter la scène, une dame vient souffler quelques mots à l’oreille de «Balace». Visiblement pour lui signifier la présence du reporter. Ce dernier est aussitôt cuisiné. Ses pièces personnelles, son ordre de mission, ses autorisations administratives, son itinéraire dans la région de l’Extrême-nord, ses amitiés, son répertoire téléphonique, son lieu d’hébergement…

«Balace» passe tout au peigne fin, avant de déployer un long mémoire sur les difficultés rencontrées sur le terrain par ses collègues et lui-même. «C’est dans les rangs des soldats que notre travail est des plus fastidieux», se désole-t-il. Il se souvient par ailleurs que des incidents ont éclaté avec plusieurs militaires.

Ceuxci, rapporte-t-il, se sont irrités de voir se multiplier le nombre d’agents de renseignement au détriment de l’unité d’action qu’ils tentent d’imprimer face à Boko Haram dans la région. Nombreuses sont les lettres que les bidasses en poste partout dans l’Extrême-Nord ont écrites pour dénoncer «l’ambiguïté de la position des agents, leur manque de considération, le croisement de leurs opérations avec celles des autorités constituées, leur volonté de donner des ordres et leur inexpérience dans le domaine militaire.»

Notre interlocuteur rassure pourtant: tout un chapitre d’une note du Ministère de la Défense (Mindef) est spécifiquement consacré à la «surveillance militaire » dans la région de l’Extrême- nord. Le texte demande aux agents de porter leur attention sur «les événements, les approvisionnements, les plaintes des soldats, les abus en tout genre et les officiers.»

A l’en croire, des instructions leur recommandent de se présenter aux chefs d’unités avec le titre d’«agents de liaison» et de les «voir assez souvent», en conservant à l’esprit que l’une de leur principale mission était de «veiller sur tous les états-majors» et de «parcourir les camps». Un tableau joint à ces instructions leur demande de répandre leurs observations chez l’ennemi, de surveiller «l’esprit qui anime l’armée, l’effet que produit sur les militaires la lecture des décrets présidentiels portant promotion des généraux, de surveiller les autres officiers, notamment leur conduite et leurs liaisons, ainsi que les fournisseurs de vivres.»

Les mêmes instructions leur donnent pour consigne d’être pointilleux sur «les projets des armées combinées, l’esprit des populations dans les théâtres de la guerre, la manière dont elles la vivent, les ressources en finances et en subsistances, l’esprit des soldats étrangers, les délits militaires et leurs causes». Il en ressort que la surveillance des agents devait bien davantage se porter sur les aspects matériels et psychologiques de l’organisation de la victoire sur Boko Haram.

Crédibilité

Selon une source très introduite sur le front de la guerre contre la secte terroriste nigériane, depuis mai 2014, 933 documents ont été adressés à Paul Biya via le Mindef. Les deux tiers abordent directement la question de la guerre: 354 rapports fournissent ainsi des informations relatives à l’effort de guerre, aux armées et aux opérations militaires aux frontières, 151 des renseignements sur les partenaires humanitaires et les armées coalisées, 108 sur les opérations militaires nocturnes.

Par ailleurs, 257 traitent du problème de l’esprit public et des suspects dans les zones menacées ou touchées par Boko Haram. Les autres rapports abordent les questions relatives à la vie économique et religieuse. La même source précise qu’à quelques rares exceptions, chaque rapport fournit des renseignements sur plusieurs sujets différents.

Seulement, la question de la crédibilité des informations fournies par «les agents de liaison» est au coeur de la problématique même du renseignement dans la région de l’Extrême-nord. «Nos rapports ne cessent d’être mal interprétés au sein de nos troupes, surtout par les officiers supérieurs», confie «Balace ». Raison: tout le travail de terrain des agents de renseignement est régulièrement sapé par la suspicion.

A la lumière de quelques miettes de vérité picorées auprès de deux lieutenants du Bataillon d’infanterie motorisée (Bim) en poste à Mora, «tout le monde se méfie déjà de ces gens.» A écouter ces deux bidasses, les agents de liaison ont fait des officiers les premiers sujets de leur surveillance. «Chaque jour, ils dressent des rapports sur nous», trahit l’un d’eux.

D’après ce soldat, les rapports fournissent sur les hauts gradés des informations de toute nature, notamment sur leur comportement et leur degré de patriotisme. «Tandis que certains n’hésitent pas à faire l’éloge de certains officiers, d’autres constituent de sévères réquisitoires, s’assimilant parfois à de véritables listes de suspects», marmonne-til.

A titre d’exemple, redoutant la trahison ou l’incompétence réelle ou supposée de certains parmi les chefs d’unités, le haut commandement avait décidé d’accroître sa surveillance sur les états-majors et d’en écarter les officiers «bizarres». Les rapports ficelés par la suite avaient excité la méfiance de Paul Biya (d’où les limogeages à la pelle).

Abus

Selon son camarade, la troupe est également l’objet de toute l’attention des agents de renseignement. «On les voit parcourir les camps militaires, surveiller les conditions de la réquisition, mesurer l’état d’esprit des soldats et passer au crible tous les problèmes auxquels ceux-ci sont confrontés, qu’il s’agisse d’approvisionnement, d’habillement, d’équipement ou de munitions. C’est normal.»

Mais, s’insurge un chef de bataillon à Kousséri, «ces gens contribuent à générer un désordre nuisible à l’unité militaire et de décision voulue par les états-majors des armées au front.» Pour conforter ce raisonnement, il soutient que si les rapports semblent avoir été largement exploités depuis que la guerre a été déclarée à Boko Haram, on ne saurait les exempter d’erreurs, d’oublis et d’interprétations abusives. On sait notamment qu’un grand nombre d’informations ne résultent pas d’une observation directe des agents mais qu’elles leur ont été communiquées par des voies détournées, sans faire l’objet d’une quelconque vérification avant d’être adressées à Edgard Alain Mebe Ngo’o, le Mindef.

Aux dires de quelques hommes au front, la forme des rapports a souvent appelé quelques remarques. De longueurs inégales, très correctement rédigés, ils témoignent pour la plupart d’un grand souci du détail. Beaucoup d’agents appuient notamment leurs observations sur des chiffres, notamment quand il s’agit d’évaluer les pertes humaines et matérielles au cours d’une bataille, de dénombrer les effectifs d’un contingent ou le nombre d’armes dans une unité.

Parallèlement, ils sont nombreux à user -voire abuserd’une grande liberté de commentaire et de critique, les renseignements fournis faisant régulièrement l’objet de leurs jugements personnels. Selon certains militaires, un grand nombre de rapports ne comportent pas d’annotations en marge. «Soit qu’ils n’aient pas été lus, soit qu’ils n’aient pas fait l’objet d’extraits, soit qu’ils aient été intégralement recopiés sans distinction entre leurs différents objets», s’emporte un capitaine.

Après avoir évoqué les hommes, les rapports s’attachent aux choses. La fortification des villes qui bordent les frontières est un objet de surveillance essentiel. Il en est de même des arsenaux et des caches d’armes. Les hôpitaux militaires sont également visités. Il est en revanche très difficile de connaître la part exacte qu’ont eu ces renseignements dans les décisions du gouvernement en matière militaire, d’autant qu’ils se confondaient à des informations provenant d’autres sources.