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Sports Features of Monday, 23 April 2018

Source: Journal l'Equipe

OM: Zambo, la bataille d'une vie

Il n'est pas très difficile de faire réagir Jean-Michel Aulas sur Twitter, mais André-Frank Zambo Anguissa ne s'y attendait pourtant pas, ce jour-là, à la veille d'un choc contre Lyon qui pèserait cher dans la course au podium. Le matin même, dans une interview à la Provence, le jeune Camerounais avait lancé le match et annoncé la couleur: «Pardonnez-moi d'être vulgaire, mais on veut les exploser.» Forcément, les mots ont résonné très fort, Aulas y est allé de son commentaire et l'entourage du milieu de terrain s'est empressé de le recadrer, souhaitant éviter un nouvel élan mal maîtrisé à l'avenir. «On va lui apprendre la communication, prévient un proche. Même un somnifère sera moins puissant que ce qu'il vous donnera désormais.» On espère ne pas en arriver à de telles extrémités, parce que le Marseillais mérite mieux que des paupières qui se ferment.

À l'heure des réseaux sociaux, sa phrase a fait du bruit, mais il n'est pas du genre à fanfaronner, pourtant : ceux qui le côtoient décrivent un jeune homme tour à tour «posé», «timide», «réservé» ou «discret», bref, introverti. Il pourrait rouler des épaules, après des mois d'ascension remarquée, résumés par Dimitri Payet, son capitaine : «Frank est l'un des joueurs que j'ai vus le plus progresser depuis mon arrivée.» Mais Zambo Anguissa a parcouru assez de chemin pour garder les pieds collés au sol et le regard fixé sur ses objectifs : réussir dans le football, écrire une carrière qui lui a fait quitter son Cameroun natal à seulement dix-huit ans, à l'été 2014.



Il grandit à Yaoundé, entouré de ses quatre frères et soeurs, de son père, conducteur de bus, de sa mère, femme au foyer, et de ses oncles, Barnabé et Féfé, fondus de ballon, qui décèlent quelques aptitudes chez le petit. Ses parents le voyaient plutôt faire médecine, mais sa vie bascule en 2013, lors d'un tournoi entre académies, à Yaoundé, auquel assiste Jean-Philippe Durand, alors recruteur pour l'OM et habitué des voyages au Cameroun. «Il était grand, déjà, il avait un bon jeu de passes, mais je ne l'avais pas trouvé assez combatif, il était trop sur la réserve, se souvient-il. Le premier jour, je suis allé le voir pour lui dire d'être moins timide. Le dernier jour, on organise une finale et là, il était métamorphosé, beaucoup plus entreprenant. J'ai compris qu'il avait une forme de caractère que je n'ai pas vu chez d'autres. Frank, dès qu'on lui dit quelque chose, il l'intègre.»

Encore mineur, il ne peut pas quitter le pays et il rejoint Coton Sport, à Garoua : la route est longue jusqu'au nord du pays, la famille est loin mais le club, habitué à former des jeunes, est structuré. «Beaucoup croyaient qu'il ne pourrait pas s'intégrer à l'équipe parce que nous étions un des huit meilleurs clubs d'Afrique et qu'il n'avait jamais joué en Première Division, raconte Gabriel Mbairobe, alors président. Mais il est vite devenu titulaire et, quand il est parti, cela a été une grosse déception.» Parfois latéral droit, parfois défenseur central, parfois milieu défensif, il ne reste que six mois au club, avant de rejoindre la France.

Il s'installe à Reims, toujours surveillé par l'OM, qui ne verra pas grand-chose : il joue toute la saison avec la réserve, en DH. «Ils n'ont pas cru en lui, mais il n'a pas perdu son temps», positive Durand. Anguissa part donc à l'essai à Valenciennes, en juillet 2015. «Au bout d'une journée, il m'en avait déjà mis plein la vue, reconnaît David Le Frapper, entraîneur d'alors du club nordiste. Dans le profil athlétique et dans l'écoute, il avait tout pour aller vers le haut niveau. Il dégageait une puissance terrible. Je me suis dit : "Si on le fait signer et qu'on bosse dessus, dans deux ans, il peut valoir une fortune." Il avait un truc que personne n'avait, c'est qu'il était passionné, il avait envie d'apprendre, d'échanger, de regarder tous les matches. C'est une éponge, il absorbe tout.»



2015 : le 17 septembre, il est lancé par Michel et dispute son premier match en pro en Ligue Europa. Des débuts qu'il arrose par une passe décisive pour Ocampos et une victoire de l'OM à Groningue (3-0), aux Pays-Bas.

«Il est capable de tenir un match à lui tout seul» - Rudi Garcia, entraîneur de l'OM

Mis au courant du fort intérêt de Valenciennes, l'OM s'active. Durand prévient Labrune («Il y a ce petit, je ne suis pas sûr qu'il soit prêt pour les pros aujourd'hui, mais on ne peut pas le laisser passer»), Labrune appelle Le Frapper : «Je lui ai dit : prends-le, il n'a rien à faire à VA, confie ce dernier. Frank était en larmes dans mon bureau quand il a dû partir. Il me disait : "Coach, je suis bien avec vous." Je lui ai répondu : "Va à Marseille, jouer avec les grands joueurs, apprendre avec les grands entraîneurs, tu verras."» Il a vu : les entraîneurs sont passés, Bielsa, Michel, Passi, il a fait ses armes avec la réserve, dans un milieu à trois avec Maxime Lopez et Kader Kraichi, aujourd'hui à Pau (N). «Il me disait souvent : "Je suis ici pour faire quelque chose, je vais me donner les moyens", et il s'est donné les moyens, se souvient le joueur. Il est humble, c'est un bosseur qui ne fait pas de bruit, mais sur le terrain, wow...»

La venue de Rudi Garcia, en octobre 2016, va accélérer sa progression. Dès son premier match, le nouvel entraîneur le titularise, pour un choc brûlant au Parc des Princes (0-0). «Son potentiel athlétique est bien au-dessus de la moyenne, mais il avait besoin de repères tactiques, détaille Garcia. Il a beaucoup progressé dans la lecture des situations. Il est capable de tenir un match à lui tout seul, mais il peut aussi en sortir un peu quand il rate quelque chose. Il doit écouter son coach, et pas les autres : il faut qu'il soit patient. Quand il force trop, il déjoue. Mais bon, il nous a souvent tenu la baraque.»



Sur le terrain, Anguissa n'est plus le même, depuis son arrivée à Marseille : il s'est amélioré partout, même s'il manque encore d'un peu de confiance («Il a besoin d'être rassuré, mais c'est normal, il est jeune, il est loin d'avoir exploité tout son potentiel», dit Garcia). Il a gagné en maturité, a eu son premier enfant, Noah, l'hiver dernier, mais ses coéquipiers diront qu'il n'a pas changé, à quelques détails près : «Quand il est arrivé à Valenciennes, il avait des pulls que même mon grand-père n'aurait pas portés, s'amuse Le Frapper, aujourd'hui entraîneur de la réserve de l'OM. Je le chambre, il fait sa fashion victim. Mais c'est un super gamin. Qui se souvient de nous. Quand il me voit, il traverse le terrain, il s'arrête, s'assoit à côté de moi, prend des nouvelles. Ce n'est pas grand-chose mais lui, il le fait.» À Coton Sport aussi, Mbairobe loue «un joueur qui n'a rien oublié, qui continue de nous définir comme sa rampe de lancement». Elle l'a propulsé jusqu'à Marseille, déjà. Et l'Angleterre le guette aujourd'hui.

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