Actualités of Wednesday, 14 October 2026
Source: www.camerounweb.com
Beaucoup d’observateurs établissent un parallèle entre la RDC et le Cameroun, en dénonçant ce qu’ils présentent comme un système de pouvoir où les élites alternent entre institutions politiques, appareils judiciaires et groupes armés pour préserver leurs intérêts. Le rapprochement de Joseph Kabila avec l’AFC/M23, l’utilisation des juridictions militaires contre des opposants au Cameroun, la détention de figures politiques en RDC et les réseaux sécuritaires impliqués dans des conflits et des affaires judiciaires, sont évoquées.
En prenant la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN) à Goma, l'ancien président Joseph Kabila a achevé de brouiller la frontière entre légalité constitutionnelle et rébellion. À Kinshasa comme à Yaoundé, les armes du maquis et les prétoires des tribunaux militaires forment les deux faces d'une même pièce. Elles servent une oligarchie circulaire qui privatise la force publique pour sanctuariser ses rentes.
LA CONFUSION DES RÔLES
Le 12 octobre 2026, Joseph Kabila s'est affiché à Goma aux côtés de deux figures sanctionnées de l'AFC/M23, le chef militaire Sultani Makenga et l'ancien président de la CENI Corneille Nangaa. Par ce geste, il n'a pas seulement trahi les populations martyres de l'Est congolais. Il a mis à nu la nature du pouvoir postcolonial. Homme d'État et chef de guerre y deviennent des casquettes interchangeables.
Le Cameroun connaît la même logique. Le régime de Paul Biya préfère l'apparence feutrée des décrets. Mais dans les deux capitales, la classe dirigeante s'est affranchie du peuple. Services de renseignement, juridictions d'exception et milices armées y garantissent la survie d'une caste.
LE LAWFARE, PROLONGEMENT DU MAQUIS
L'opposition entre le « rebelle hors-la-loi » et « l'État de droit républicain » relève de la fiction. Quand le pouvoir use de la puissance régalienne pour étouffer le jeu démocratique, il exerce une violence analogue à celle des groupes armés. Il la drape simplement dans les habits de la légalité.
Au Cameroun, le prétoire comme arme
La loi antiterroriste de 2014 visait officiellement Boko Haram. Elle sert depuis à museler journalistes, militants anglophones et voix critiques. Les juridictions militaires complètent le dispositif. En 2019, Maurice Kamto et de nombreux militants du MRC ont comparu devant le tribunal militaire pour avoir marché à mains nues. Après les manifestations de septembre 2020, Olivier Bibou Nissack et Alain Fogué ont écopé de lourdes peines qu'ils purgent encore.
L'Opération Épervier fonctionne comme une guillotine interne. Marafa Hamidou Yaya, ancien ministre de l'Administration territoriale, est détenu depuis 2012. En avril 2026, des experts de l'ONU ont appelé Yaoundé à le libérer.
En RDC, une trajectoire symétrique
Faute d'endiguer la faillite sécuritaire à l'Est, Kinshasa pratique un lawfare décomplexé. Selon Jeune Afrique, Aubin Minaku, Emmanuel Ramazani Shadary et Dunia Kilanga restent détenus au secret au Conseil national de cyberdéfense. Les activités du PPRD sont suspendues depuis avril 2025. La justice militaire a condamné Joseph Kabila à mort en septembre 2025.
Dans les deux pays, le système neutralise le verdict des urnes. Le rebelle déchire la Constitution à coups de mortier. Le dignitaire la vide de son sens par des jugements sur commande.
L'OLIGARCHIE CIRCULAIRE
Les élites d'Afrique centrale ne s'exterminent pas. Elles négocient, permutent et se recyclent.
En RDC, la passerelle entre maquis et institutions
La rébellion reste le chemin le plus court vers un strapontin ministériel. De Sun City à Nairobi, les accords successifs ont institutionnalisé la passerelle entre le maquis et l'État. Corneille Nangaa en offre l'illustration. Nommé à la CENI sous Joseph Kabila, il a proclamé la victoire contestée de Félix Tshisekedi en 2019. Écarté ensuite, il a lancé l'AFC en 2023 aux côtés du M23. Il siège aujourd'hui comme vice-président du FRN, auprès de l'homme qui l'avait nommé.
Au Cameroun, une gérontocratie hermétique
Depuis 1982, les mêmes réseaux se partagent ministères, entreprises publiques et sièges du Sénat. L'alternance se réduit à un jeu de chaises musicales entre barons d'une même génération.
Le cas de Maurice Kamto éclaire la règle par contraste. Ministre délégué à la Justice de 2004 à 2011, il n'est jamais entré au gouvernement comme baron du parti au pouvoir, auquel il n'a jamais adhéré. Il y conduisait au nom de l'État le dossier de Bakassi. Il a démissionné, puis fondé le MRC. Le système recycle ceux qui restent. Il emprisonne ceux qui en sortent pour le contester.
LA RENTE SÉCURITAIRE
Les appareils sécuritaires se sont mués en entreprises de prédation et de terreur politique.
L'affaire Martinez Zogo
Le journaliste a été enlevé puis assassiné en janvier 2023 à Yaoundé. Selon l'accusation, un commando issu de la DGRE aurait agi au service d'intérêts privés. Léopold Maxime Eko Eko, Justin Danwe et Jean-Pierre Amougou Belinga comparaissent devant le tribunal militaire. Le procès se poursuit et les accusés restent présumés innocents.
Notre hypothèse : la DGSN, le SED, la DGRE et le BIR fonctionneraient moins comme des organes de défense nationale que comme des enclaves au service de factions rivales, en vue de la succession de Paul Biya.
Le NoSo, une économie de guerre
La crise anglophone commence en 2016 par une grève d'avocats et d'enseignants. L'intransigeance de Yaoundé l'a transformée en conflit armé. Dix ans plus tard, les séparatistes vivent des rançons et des barrages payants. Les ONG documentent aussi des extorsions imputées à des éléments des forces régulières.
Les Wazalendo, miroir congolais
Kinshasa a adoubé les milices Wazalendo pour compenser l'effondrement des FARDC. Selon les experts de l'ONU, plusieurs de ces groupes reproduisent le modèle du M23 : sites miniers, péages sauvages, taxation de la circulation.
LE PEUPLE ASSIGNÉ À RÉSIDENCE
Le chef rebelle et le baron du régime partagent souvent le même confort. Leurs familles vivent à Bruxelles, Paris ou Johannesburg. Les enfants étudient dans les universités occidentales. Quant aux avoirs, ils dorment dans des places offshore. En RDC, l'enquête « Congo Hold-up » aurait mis au jour le détournement d'au moins 138 millions de dollars au profit de l'entourage de Joseph Kabila.
Pendant ce temps, les populations restent assignées au dénuement. À Goma, l'AFC/M23 a chassé les déplacés de leurs camps en février 2025. À Kumba et à Bamenda, les villageois subissent les exactions croisées des séparatistes et des forces régulières. Les familles de Kinshasa comme celles de Douala affrontent la vie chère et le chômage de masse.
Une prédation rationnelle
Ce système ne relève d'aucune fatalité culturelle. Il obéit à une logique de prédation où la destruction des institutions conditionne l'enrichissement individuel. Le salut ne viendra ni d'un chef de guerre repenti ni d'une alternance négociée au sein du sérail.
En Afrique centrale, la crise n'oppose plus l'État aux rebelles. Elle oppose des citoyens désarmés à une oligarchie circulaire, capable de gouverner par les urnes, les tribunaux ou les fusils selon les circonstances. Tant que les mécanismes d'extraction de la rente resteront intacts, la région restera le théâtre d'un spectacle cynique. Celui d'élites rivales qui s'entredéchirent pour le droit exclusif de dépouiller leur propre peuple.
John Lawson