« Une fonction aussi importante peut-elle être attribuée par désignation personnelle, ou doit-elle procéder d'un mandat populaire clairement établi par la Constitution et par une élection ? » À l'heure où le nom de Franck Biya circule avec insistance pour la vice-présidence de la République, cette question historique refait surface. En 1982, l'avocat Fongum Gorji Dinka avait contesté l'accession de Paul Biya au pouvoir, arguant que la révision constitutionnelle de 1979 instaurant un système de « dauphinat » violait l'article 2 de la Constitution, selon lequel tout pouvoir émane du peuple. Quarante-quatre ans plus tard, la nomination éventuelle d'un vice-président par simple désignation présidentielle, a fortiori s'il s'agit du fils du chef de l'État, poserait exactement le même problème de légalité constitutionnelle. Une réflexion qui dépasse le cadre politique ou familial pour toucher au fondement même de la souveraineté populaire.
Un vice-président désigné par Paul Biya serait-il anticonstitutionnel au Cameroun ?
La question d’une éventuelle nomination de Franck Biya, fils de Paul Biya, à la vice-présidence du Cameroun soulève un problème majeur de légalité constitutionnelle. Une telle désignation pourrait rappeler les conditions dans lesquelles Paul Biya lui-même avait accédé au pouvoir en 1982, accession que l’avocat Fongum Gorji Dinka avait vigoureusement contestée.
Gorji Dinka, bâtonnier du Cameroun de 1974 à 1982 et premier président de l’Association du Barreau du Cameroun, s’était appuyé notamment sur l’article 2 de la Constitution. Celui-ci disposait que les autorités chargées de diriger l’État tiennent leurs pouvoirs du peuple, par voie d’élection au suffrage universel direct ou indirect.
En 1979, une révision constitutionnelle avait instauré un système de succession automatique au profit du Premier ministre. Auparavant, en cas de vacance du pouvoir, l’intérim devait être assuré par le président de l’Assemblée nationale et une élection présidentielle devait être organisée dans un délai maximal de cinquante jours. La réforme avait remplacé ce mécanisme par un système de « dauphinat » : le Premier ministre devenait le successeur constitutionnel direct du président en cas de vacance du pouvoir.
C’est cette disposition que Gorji Dinka considérait comme contraire à l’article 2 de la Constitution. Selon son interprétation, un président ne pouvait transmettre le pouvoir par simple désignation ou par mécanisme institutionnel automatique, puisque la souveraineté appartenait au peuple et devait s’exprimer par une élection.
Lorsque cet amendement fut adopté, peu de personnes imaginaient que Paul Biya deviendrait un jour le successeur d’Ahmadou Ahidjo. Plusieurs observateurs considéraient alors que d’autres personnalités, telles que Samuel Éboua ou Victor Ayissi Mvodo, avaient davantage le profil d’un futur chef de l’État. Jacques Foccart lui-même décrivait Paul Biya comme un homme discret, effacé et peu enclin à prendre des initiatives, estimant qu’Ahidjo l’avait probablement nommé Premier ministre parce qu’il ne représentait pas une menace politique.
Pourtant, le 6 novembre 1982, Paul Biya succéda à Ahmadou Ahidjo à la suite de la démission de ce dernier. Cette succession s’effectua sur la base de la réforme constitutionnelle de 1979, sans élection présidentielle immédiate. C’est précisément ce que Gorji Dinka dénonça : selon lui, Paul Biya exerçait le pouvoir sans avoir reçu directement un mandat du peuple.
Par la suite, afin de renforcer sa légitimité politique et institutionnelle, Paul Biya organisa une élection présidentielle anticipée le 14 janvier 1984. Ahmadou Ahidjo, réélu le 9 avril 1980 pour un mandat qui devait s’achever en 1985, n’avait donc pas terminé la période pour laquelle il avait été élu. Paul Biya fut l’unique candidat et obtint officiellement 99,98 % des suffrages exprimés, soit 4 008 313 voix.
Cette élection lui permit d’obtenir une légitimation électorale a posteriori, après avoir succédé à Ahidjo en vertu du mécanisme de « dauphinat ». Le 4 février 1984, le pays abandonna également l’appellation de République Unie du Cameroun pour reprendre celle de République du Cameroun.
En 1985, Gorji Dinka fut arrêté pour ses protestations contre le régime de Paul Biya et détenu jusqu’en février 1986. Après sa libération, il s’exila au Nigeria. Il avait également employé, dès 1984, le terme « Ambazonie », qui sera repris bien plus tard dans le mouvement séparatiste anglophone.
Dans ce contexte historique, la nomination éventuelle d’un vice-président par Paul Biya — particulièrement lorsqu’il s’agit d’un membre de sa famille — poserait une question similaire à celle soulevée par Gorji Dinka : une fonction aussi importante peut-elle être attribuée par désignation personnelle, ou doit-elle procéder d’un mandat populaire clairement établi par la Constitution et par une élection ?
Le problème ne serait donc pas seulement politique ou familial. Il serait avant tout constitutionnel. Si la vice-présidence devait servir à préparer une succession automatique, sans élection directe ou indirecte conforme aux exigences de la Constitution, une telle pratique pourrait être dénoncée comme contraire au principe selon lequel tout pouvoir d’État émane du peuple.









