Actualités of Thursday, 29 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Sérail : Pourquoi la justice s'active-t-elle principalement lorsque la cible appartient à un cartel rival ?

L'utilisation ciblée de la justice produit des effets dévastateurs sur la construction de l'État L'utilisation ciblée de la justice produit des effets dévastateurs sur la construction de l'État

Les procédures judiciaires sont déclenchées de manière sélective pour neutraliser des responsables politiques ou économiques devenus gênants pour le pouvoir, tandis que d’autres dignitaires bénéficient d’une forme d’impunité grâce à leur loyauté et à l’usage présumé de prête-noms ou de sociétés écrans.

AU CAMEROUN, LE VÉRITABLE CRIME EST-IL LE DÉTOURNEMENT DE FONDS OU L’INDISCIPLINE POLITIQUE ?

Dans un système où les dossiers compromettants sont accumulés et sortis des tiroirs au moment opportun, la lutte contre la corruption est devenue une technologie de neutralisation politique. La loi ne peut pas servir de bouclier pour les fidèles du régime et d'échafaud pour ses opposants. Quand les tribunaux d'exception deviennent des arènes de règlements de comptes factionnels, c'est l'idée même de République qui s'effondre.

L’ILLUSION DE LA MORALISATION : POURQUOI CERTAINS DIGNITAIRES IMPLIQUÉS DANS DES SCHÉMAS FINANCIERS MASSIFS NE SONT-ILS JAMAIS INQUIÉTÉS ?

Sur le plan des principes, personne ne saurait contester la nécessité absolue de combattre les malversations financières, le détournement de fonds publics et le pillage des ressources de l'État. C’est un impératif de gouvernance, un devoir républicain pour permettre le développement et garantir la justice sociale. Mais au Cameroun, ce combat légitime a été dévoyé de sa mission première pour être transformé en une redoutable technologie politique.

L'initiative anti-corruption n'est plus un outil de salubrité publique ; elle est devenue un instrument de mise à mort sociale et politique, actionné par les dirigeants pour liquider les voix dissidentes et neutraliser toute concurrence.

Le problème fondamental de cette démarche réside dans son caractère asymétrique et ciblé. Dans un écosystème institutionnel où les rapports d'audits et les dossiers compromettants sont accumulés dans les tiroirs des services de renseignement, la justice ne déclenche pas ses procédures au moment où l'infraction est commise. Elle s'active au moment précis où un acteur politique ou économique choisit de s'éloigner de la ligne dictée par le cartel dominant, ou lorsqu'il est soupçonné d'alimenter des ambitions de succession non validées par le sommet de l'État.

LE SYSTÈME DES PRÊTE-NOMS : COMMENT PERMET-IL À DES PROCHES DU RÉGIME DE CONSOMMER PAISIBLEMENT L'ARGENT DU CONTRIBUABLE ?

Cette instrumentalisation de l'appareil judiciaire met en lumière l'hypocrisie systémique d'un paysage affairiste truffé de prête-noms et de réseaux d'influence. Pendant que des procédures spectaculaires sont ouvertes contre des cibles choisies, des centaines de dignitaires, de courtisans et de proxi du pouvoir jouissent paisiblement et en toute impunité de l'argent public détourné.

L'usage de prête-noms — qu'il s'agisse de membres de la famille, de prête-noms de paille ou de sociétés écrans — est une pratique tolérée, voire encouragée, tant que la loyauté politique envers le noyau central reste absolue.

Cette impunité négociée crée une fracture majeure au sein de la société : le détournement de fonds n'est plus puni en soi, c'est l'indiscipline ou l'appartenance au "cartel adverse" qui constitue le véritable crime impardonnable. L'arsenal législatif et les tribunaux d'exception ne servent pas à assainir les finances publiques, mais à tracer une ligne de démarcation claire : la protection totale pour les serviteurs dociles, et le tribunal ou la cellule de haute sécurité pour les rivaux.

LA GUERRE DES FACTIONS : POURQUOI LA JUSTICE S'ACTIVE-T-ELLE PRINCIPALEMENT LORSQUE LA CIBLE APPARTIENT À UN CARTEL RIVAL ?

L'utilisation ciblée de la justice produit des effets dévastateurs sur la construction de l'État de droit et sur la perception de la magistrature par l'opinion publique. En transformant les prétoires en arènes de règlements de comptes factionnels, les dirigeants affaiblissent durablement la crédibilité des institutions judiciaires. Les lois, initialement conçues pour protéger le citoyen et l'intérêt général, sont retournées contre la société pour devenir des armes de guerre politique.

Cette stratégie ne cherche pas seulement à incarcérer ; elle vise à détruire la réputation, à asphyxier économiquement et à effacer socialement des individus de l'espace public.

En séduisant une partie de l'opinion publique internationale et locale sous le vernis d'opérations "mains propres", le régime réussit à camoufler des purges internes strictes. Loin de dissuader les pratiques de corruption, cette justice à géométrie variable enracine le phénomène : elle enseigne aux acteurs du système que pour préserver leurs fortunes accumulées sur le dos du contribuable, ils doivent impérativement maintenir leur allégeance inconditionnelle au cartel qui détient les clés de la prison. Telle est la réalité psycho-politique du Cameroun.

Loïc Kodjay