L'histoire de Peguy*, opérateur économique installé aux États-Unis, constitue l'un des épisodes les plus rocambolesques révélés par l'enquête de Jeune Afrique sur la privatisation du renseignement camerounais : celle d'un homme d'affaires qui, sachant ses communications surveillées, a décidé de retourner cette surveillance à son avantage, avec un cynisme redoutable.
Selon Jeune Afrique, Peguy importe des véhicules depuis les États-Unis vers le Cameroun via des circuits transitant par l'Afrique de l'Ouest et la frontière nigériane. Conscient depuis longtemps que ses communications sont surveillées, il dispose de contacts directs au sein de la Direction de la surveillance électronique, qui l'alertent en cas de danger. En janvier 2020, ces relais l'informent qu'une de ses cargaisons est dans le viseur des douanes et que ses numéros font l'objet d'une surveillance renforcée.
Une mise en scène téléphonique digne d'un film d'espionnage
Ce que révèle Jeune Afrique ensuite tient du scénario à peine croyable : plutôt que de changer de téléphone, Peguy choisit de mettre en scène, pendant plusieurs jours, de fausses conversations à l'intention de ceux qui l'écoutent — faux itinéraires, fausses dates d'arrivée, immatriculations totalement inventées et soigneusement dictées à voix haute. Sachant pertinemment qu'une oreille indiscrète se trouve au bout de la ligne, il l'utilise pour orienter les douanes vers l'interception des véhicules... de son propre concurrent. Sa cargaison à lui franchit les contrôles sans le moindre encombre.
Un faux rapport commandé le soir même pour faire muter un adversaire
Mais l'épisode le plus stupéfiant documenté par Jeune Afrique va encore plus loin : en conflit avec un cadre de l'administration qui lui mettait, selon ses propres mots, « des bâtons dans les roues », Peguy affirme avoir simplement appelé ses contacts dans les renseignements le soir même. Ceux-ci auraient rédigé, en quelques heures, un faux rapport à son profit, transmis à la présidence de la République et pris pour argent comptant. Quelques jours plus tard, l'homme visé était muté loin de Yaoundé, dans une ville du Nord. Peguy résume sa victoire sans détour, dans un aveu presque décomplexé recueilli par l'enquête.
Ce que cette histoire, documentée par Jeune Afrique, illustre de la manière la plus frappante, c'est le degré ultime de détournement auquel peut être poussé un appareil de renseignement censé protéger l'État : transformé en simple outil de règlement de comptes commerciaux et administratifs, actionnable en quelques heures moyennant les bons contacts, au point de pouvoir décider, depuis l'étranger, de la mutation d'un fonctionnaire camerounais sur la seule base d'un rapport fabriqué de toutes pièces.









