L'un des passages les plus stupéfiants de l'enquête de Jeune Afrique sur la fracture des services de renseignement camerounais concerne l'ampleur du détournement, à des fins privées, des moyens de surveillance de l'État par un officier aujourd'hui accusé dans l'affaire la plus retentissante du pays.
Un officier de la DGRE au service d'un homme d'affaires
Selon Jeune Afrique, Justin Danwe, alors directeur des opérations de la Direction générale de la recherche extérieure, entretenait des liens étroits avec l'homme d'affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, aujourd'hui lui aussi incarcéré dans l'affaire de l'assassinat de Martinez Zogo. L'enquête révèle que ce dernier aurait bénéficié des moyens mêmes de la DGRE pour surveiller des ministres et des responsables de l'État camerounais — un détournement pur et simple des outils de renseignement national au profit d'intérêts privés.
L'élément le plus saisissant de cette enquête de Jeune Afrique concerne l'usage final de ces informations : elles auraient permis à Amougou Belinga d'exercer des pressions ou de consolider ses relations avec plusieurs chefs d'État du continent, parmi lesquels le Togolais Faure Gnassingbé, l'Équato-Guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, ou encore le Centrafricain Faustin-Archange Touadéra. Autrement dit, des renseignements collectés grâce à l'appareil sécuritaire camerounais auraient servi de monnaie d'échange dans les relations personnelles d'un homme d'affaires avec des dirigeants étrangers.
Jeune Afrique replace cet épisode dans un contexte plus large qu'elle décrit sans détour : un authentique marché clandestin de l'information, alimenté par la précarisation des agents du renseignement, où procès-verbaux photographiés, notes confidentielles ou relevés téléphoniques s'échangent entre journalistes, activistes, hommes d'affaires et politiques. Une source au palais d'Etoudi citée par l'enquête résume crûment la situation : certains se contentent de publier ces documents, d'autres « les vendent ou les utilisent pour faire pression sur les adversaires de leurs commanditaires et précipiter leur chute ».
Ce que cette affaire, documentée dans le détail par Jeune Afrique, met en évidence, c'est la porosité inquiétante entre l'appareil sécuritaire officiel de l'État camerounais et les intérêts privés d'un homme d'affaires aujourd'hui derrière les barreaux — une porosité qui aurait permis à ce dernier de peser, par ricochet, jusque dans les relations diplomatiques informelles entre le Cameroun et plusieurs de ses voisins.









