Dans une lettre ouverte, Jean-Pierre Du Pont salue la démission de Maurice Kamto de la présidence du MRC comme un acte de hauteur politique et de sacrifice personnel au profit de l’intérêt du parti. Il compare ce retrait à la sagesse du roi Salomon et aux trajectoires de Nelson Mandela et du général de Gaulle, estimant que quitter une fonction ne signifie pas nécessairement renoncer à un combat politique.
Lettre ouverte au Président Maurice Kamto.
Errare humanum est, perseverare diabolicum. Se tromper est humain ; persévérer dans l’erreur est diabolique.
Monsieur le Président,
Il est des moments dans la vie d’un homme politique où un acte vaut davantage que tous les discours. Votre décision de vous retirer de la présidence du MRC appartient, à mes yeux, à cette catégorie rare d’actes qui ne prennent leur véritable mesure qu’à l’épreuve du temps.
Je veux d’abord vous saluer pour la grandeur de cet acte politique, digne d’un homme d’État. En acceptant de vous retirer de la tête du MRC, comme certains d’entre nous vous le suggérions encore récemment, vous venez de retirer le fouet des mains de vos contempteurs et de vos procureurs. Vous venez surtout de démontrer qu’il existe des moments où l’intérêt supérieur d’une cause doit prendre le pas sur toute considération personnelle.
Vous êtes un homme de foi. Ceux qui vous connaissent savent la place que celle-ci occupe dans votre vie, et votre passage au Collège Saint-Thomas-d’Aquin de Bafoussam en porte, entre autres, la trace.
Vous connaissez donc mieux que quiconque la magnifique leçon du jugement du roi Salomon. Deux femmes revendiquaient le même enfant. Salomon proposa de le partager en deux. La véritable mère, saisie d’effroi à l’idée de voir mourir son enfant, renonça à ses droits et demanda qu’on le remette à l’autre femme afin qu’il vive. C’est précisément ce renoncement qui permit au roi de reconnaître la vraie mère.
Il y a, dans votre décision, quelque chose de cette sagesse.
Plutôt que de regarder se fissurer, voire se détruire, l’édifice politique que vous avez patiemment contribué à bâtir avec tant d’autres — dont certains ont payé de leur liberté, de leur carrière, voire de leur vie — vous avez choisi de mettre momentanément de côté les questions d’ego et de personne pour préserver l’essentiel.
Cet acte a de la classe. Il a de la hauteur. Il a surtout une dimension politique que l’histoire saura, je l’espère, reconnaître.
Souvenez-vous de cette parole de Jésus dans l’Évangile selon Marc :
« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. », Marc 9,35
La grandeur politique ne réside pas toujours dans la capacité à s’accrocher au pouvoir ou à une position. Elle réside parfois, précisément, dans la capacité à s’en défaire lorsque l’intérêt supérieur l’exige.
Et peut-être est-ce là que se trouve le paradoxe de votre décision : en quittant la présidence du MRC, vous ne quittez pas nécessairement l’histoire du MRC.
À chaque évocation de ce parti, qu’on le veuille ou non, votre nom lui sera associé, un peu comme celui de Nelson Mandela demeure intimement lié à l’histoire de l’ANC, y compris pendant les longues années où il était privé de liberté.
On peut vous retirer une fonction. On ne vous retire pas une place dans l’histoire.
Vous qui êtes un lecteur attentif des grands destins politiques, vous n’ignorez certainement pas la trajectoire singulière du général de Gaulle.
En juin 1940, alors que la France venait de subir une débâcle militaire sans précédent et que beaucoup considéraient la défaite comme consommée, un homme presque seul refusa de considérer que tout était terminé. Depuis Londres, il lança son appel, organisa la France libre et contribua à incarner la continuité de la République et de la Résistance.
À la Libération, devenu chef du Gouvernement provisoire, il démissionna pourtant le 20 janvier 1946, en désaccord avec ce qu’il considérait comme le retour de la prépondérance des partis. Il se retira alors de la vie politique active et passa de longues années à Colombey-les-Deux-Églises.
Puis vint mai 1958.
La France, plongée dans une crise institutionnelle profonde sur fond de guerre d’Algérie, fit de nouveau appel à lui. Celui qui avait semblé politiquement marginalisé quelques années auparavant redevint alors l'homme du recours.
L’histoire politique enseigne parfois cette étrange leçon : celui qui se retire n’est pas nécessairement celui qui renonce.
Il est parfois celui qui prend de la hauteur pour laisser le temps travailler.
Votre heure viendra peut-être plus tôt que certains ne l’imaginent. Peut-être plus tard. Mais une chose est certaine : le temps de l’histoire n’est pas celui de l’impatience des hommes. Et, pour le croyant que vous êtes, le temps de Dieu n’est pas davantage celui des hommes.
Vous avez peut-être quitté aujourd’hui une fonction ; vous n’avez pas renoncé à une conviction.
Et nul ne pourra vous interdire d’entrer dans l’histoire de votre pays, ni effacer ce que vous aurez été dans cette longue et difficile marche du Cameroun vers une nouvelle espérance politique.
Personne ne pourra sérieusement raconter l’histoire contemporaine du Cameroun sans évoquer votre nom, comme personne ne peut raconter l’histoire de l’ANC sans évoquer Mandela, ou celle de la France libre sans évoquer de Gaulle.
Votre démission ne signifie donc pas nécessairement votre effacement.
Elle peut être, au contraire, le commencement d'une autre étape.
Car notre pays se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins et des destins. Et personne, même le plus naïf ou le plus néophyte en politique, ne peut sérieusement croire que la nouvelle phase de notre histoire commune qui s’ouvre puisse s’écrire sans vous.
En vous contraignant à quitter la présidence du MRC, ceux qui espéraient peut-être vous éloigner du jeu politique vous ont-ils réellement écarté ? Je ne le crois pas.
Ils vous ont peut-être simplement libéré d’une fonction pour vous rendre à une dimension plus large.
Et, paradoxalement, ils ont peut-être eux-mêmes placé dans leur chaussure un caillou dont ils auront du mal à se débarrasser : celui de l’incertitude.
Que va faire Maurice Kamto ?
Quelle sera sa prochaine initiative ?
Quelle place prendra-t-il dans la nouvelle séquence politique ?
Quelle stratégie prépare-t-il ?
Désormais, la question est dans toutes les têtes.
La balle est dans leur camp.
Quant à vous, Monsieur le Président, permettez-moi de vous souhaiter bon vent. Ce n’est peut-être pas la fin d’un combat. C’est peut-être simplement la fin d’un chapitre et le commencement d’un autre.
Et parfois, dans la vie des nations comme dans celle des hommes, les chemins les plus sinueux sont ceux qui conduisent aux destinations que l’on n’avait pas prévues.
À bientôt, donc, pour la suite du combat.
Avec respect et considération.
JPD









