Le couple présidentiel Biya exerce, au-delà du pouvoir politique, une forte influence sur les représentations sociales et culturelles au Cameroun. Cette domination symbolique s'est traduite par la diffusion de modèles de réussite, de beauté et de prestige, amplifiés par les réseaux sociaux. Cette focalisation sur les apparences aurait progressivement relégué au second plan les débats sur les enjeux essentiels tels que l'éducation, la santé, l'emploi, la justice sociale et les libertés publiques.
Le couple Biya ou la fabrique du désir social : une lecture camerounaise
«"Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur."
« Ce qui est reçu l'est selon la disposition de celui qui reçoit. »
(Principe de la philosophie scolastique)» de mon enseignant de sixième... Que c'est vieux!
Il est des pouvoirs qui gouvernent par les lois. Il en est d'autres qui gouvernent par les imaginaires. Depuis plus de quatre décennies, le couple Biya n'a pas seulement occupé le sommet de l'État ; il a investi progressivement l'espace symbolique de la nation jusqu'à devenir une référence sociale, esthétique et culturelle. Son influence ne se limite plus à l'exercice de l'autorité politique ; elle s'étend aux manières de paraître, de consommer, d'aimer, de réussir et parfois même de rêver.
Pierre Bourdieu nomme cela le pouvoir symbolique : cette faculté qu'ont les dominants de faire reconnaître leur vision du monde comme naturelle. La domination la plus achevée est celle qui n'a plus besoin de se justifier, parce qu'elle est devenue une évidence sociale. L'État ne gouverne alors plus seulement les corps ; il façonne les habitus, les goûts et les aspirations.
Mais cette domination emprunte également les chemins décrits par Erving Goffman. Dans La Mise en scène de la vie quotidienne, il montre que toute société repose sur des représentations où chacun joue un rôle devant un public. Le pouvoir devient une scène. Les cérémonies officielles, les apparitions publiques, les images de la Première Dame, les codes vestimentaires, les coiffures sophistiquées, les signes du prestige et du luxe composent une dramaturgie politique où la représentation participe de l'exercice même de l'autorité.
Avec l'avènement du numérique, cette scène s'est déplacée vers les réseaux sociaux. Madeleine Pastinelli rappelle que les espaces numériques ne sont pas de simples lieux de communication ; ils produisent de nouvelles formes de sociabilité, de reconnaissance et de visibilité. Facebook, TikTok, Instagram ou WhatsApp sont devenus les nouveaux théâtres où se fabriquent les réputations, les désirs et les appartenances. Le capital symbolique ne circule plus uniquement dans les palais de la République ; il circule désormais dans les algorithmes.
Ainsi, les coiffures dites « brésiliennes », les standards internationaux de beauté, les signes extérieurs de réussite, l'exposition d'une famille présidentielle cosmopolite, les références à une modernité mondialisée ou encore la valorisation de certains styles de vie trouvent un puissant relais dans cette économie de l'image. Il ne s'agit pas d'affirmer que ces évolutions procèdent exclusivement du couple présidentiel : elles sont aussi les produits de la mondialisation culturelle. Mais lorsque le sommet de l'État en devient l'une des vitrines les plus visibles, ces pratiques acquièrent une légitimité symbolique particulière. Tous les camerounais veulent désormais avoir des métisses ou alors se décapent la peau.
Jürgen Habermas nous avertit pourtant d'un danger. Une République ne peut survivre si l'espace public devient un espace de contemplation plutôt que de délibération. Lorsque les citoyens débattent davantage des apparences que des politiques publiques, lorsque les images remplacent les arguments, la démocratie glisse insensiblement vers une société du spectacle.
Le paradoxe camerounais est là. Pendant que les réseaux sociaux commentaient les coiffures, les tenues, les cérémonies, les enfants, les voyages ou les apparitions officielles, les interrogations sur l'école, la santé, l'emploi, les libertés publiques, la justice sociale, la redistribution des richesses et le renouvellement des élites perdaient progressivement leur centralité.
«"Panem et circenses."
« Du pain et des jeux. »
(Juvénal)»
Cette formule antique résonne avec une étonnante modernité : une société fascinée par le spectacle oublie souvent d'interroger les mécanismes du pouvoir.
Le plus grand succès d'un pouvoir durable n'est donc pas seulement de conserver les institutions. Il consiste à définir ce qui paraît beau, moderne, prestigieux et désirable. Lorsqu'une génération entière grandit sous les mêmes représentations, celles-ci cessent d'être perçues comme des constructions historiques pour devenir des évidences.
Pourtant, aucune domination symbolique n'est éternelle.
«"Veritas liberabit vos."
« La vérité vous rendra libres. »»
La désoumission véritable commence lorsque les citoyens reprennent possession de leur imaginaire collectif. Elle commence lorsqu'ils refusent que les catégories du pouvoir deviennent les catégories de leur pensée. Une République n'est grande ni par la durée de ses dirigeants ni par l'éclat de ses cérémonies. Elle l'est lorsque les citoyens retrouvent la liberté de penser contre les évidences, de discuter contre les conformismes et de construire un avenir où les institutions comptent davantage que les personnes.
Car, en définitive, la plus redoutable des dominations est celle qui persuade les dominés que le monde ne peut être autrement.
Vincent Sosthène Fouda









