Un officier de renseignement de la présidence déserte après avoir alerté Paul Biya sur un prétendu complot impliquant le secrétaire général de la présidence. Jeune Afrique révèle les dessous d'une affaire qui mêle tentative de putsch présumée, trafic d'armes et règlement de comptes au sommet de l'appareil sécuritaire camerounais.
Dans les milieux sécuritaires camerounais, le nom de Kenneth Romuald Effoudou Awussi était jusqu'ici réservé aux initiés. À 29 ans à peine, cet officier de gendarmerie diplômé de l'École militaire interarmes en 2017 avait été nommé à la tête du bureau de renseignement de l'état-major particulier du président de la République — l'un des postes les plus stratégiques et les plus sensibles de tout l'appareil sécuritaire camerounais. Un record de précocité que Jeune Afrique attribue notamment à sa proximité avec le patron de la gendarmerie, Galax Yves Landry Etoga, auprès duquel il avait servi avant son entrée à la présidence.
Aujourd'hui déserteur, visé par un mandat d'arrêt et installé dans un pays d'Europe depuis près de trois ans, le capitaine Effoudou a choisi le 25 juillet 2026 de briser le silence dans un podcast diffusé sur les réseaux sociaux. Et les accusations qu'il y formule, ciblant directement Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République, ont créé un scandale que Jeune Afrique documente avec une précision inédite.
Au cœur de cette affaire se trouve un document que Jeune Afrique révèle en exclusivité : une note confidentielle qu'Effoudou aurait adressée directement à Paul Biya. Son contenu porte sur un certain Mohamadou Sani — ex-légionnaire français reconverti en conseiller en sécurité, décrit par Effoudou comme proche à la fois du ministre de l'Administration territoriale Paul Atanga Nji et du secrétaire général Ferdinand Ngoh Ngoh.
Selon la version du capitaine Effoudou rapportée par Jeune Afrique, ce Mohamadou Sani préparait un coup d'État, en s'appuyant sur des armes inconnues des forces de défense camerounaises — mais dont l'importation aurait été approuvée par Paul Atanga Nji lui-même. Dans cette note, Effoudou désigne Ferdinand Ngoh Ngoh comme le cerveau présumé de cette tentative de putsch, et alerte directement le chef de l'État sur le danger qu'il représente.
La réaction ne tarde pas — mais pas dans le sens qu'Effoudou espérait. Selon sa version des faits, Ferdinand Ngoh Ngoh aurait manœuvré pour faire libérer Mohamadou Sani, et sa vie serait depuis lors « mise en péril » par le secrétaire général de la présidence. « J'ai exposé un plan contre la République et le président », affirme-t-il dans son podcast, selon les informations de Jeune Afrique. La conséquence directe : sa révocation de l'armée en mars 2024 pour « désertion en temps de paix » et sa fuite vers l'Europe.
L'assassinat de Martinez Zogo : une accusation capitale
Mais Effoudou ne s'arrête pas à la tentative de putsch présumée. Dans ses déclarations recueillies et documentées par Jeune Afrique, il va plus loin en évoquant l'assassinat du journaliste Martinez Zogo — tué en janvier 2023 dans des circonstances qui avaient bouleversé le Cameroun et suscité une indignation internationale. L'ancien officier de renseignement affirme que le commanditaire de ce meurtre n'est autre que Ferdinand Ngoh Ngoh, et dénonce une « volonté de ne pas permettre que la lumière soit faite » sur cette affaire.
Ces accusations, proférées par un ancien chef du bureau de renseignement de l'état-major présidentiel, ont une résonance particulière. Effoudou n'est pas un commentateur extérieur ou un opposant politique ordinaire. Il était, jusqu'à sa désertion, au cœur même du dispositif d'information du président — l'homme dont le travail consistait à collecter, analyser et transmettre au chef de l'État les informations les plus sensibles sur les menaces pesant sur le régime. Ses accusations ne peuvent donc pas être balayées d'un simple revers de main.
Face à ces déclarations fracassantes, le camp adverse a répondu sur plusieurs fronts. Le colonel Didier Badjeck, ancien responsable de la communication de l'armée camerounaise, estime selon Jeune Afrique qu'Effoudou « fait l'objet de manipulation de la part de certaines personnes ». La chambre nationale des experts criminels a publié un communiqué évoquant « une tentative malheureuse visant à obtenir l'asile politique ou à préparer une procédure d'immigration ».
Ces contre-attaques s'appuient sur le dossier judiciaire qui pèse sur Effoudou : une plainte du vice-amiral Joseph Fouda, conseiller du président, l'accuse d'avoir réclamé 50 millions de FCFA au jet-setteur Patrice Tchoumamo, dit Pat Diamant, arrêté en août 2023 pour blanchiment et financement du terrorisme — prétendument pour le compte du vice-amiral, afin que ce dernier intercède pour sa libération. Un mandat d'arrêt a été émis contre Effoudou le 10 mars 2024.
L'officier conteste ces faits avec une logique que Jeune Afrique rapporte : « J'étais en service à l'état-major et mon supérieur hiérarchique était le général Amougou. Comment pouvais-je demander de l'argent pour le compte de quelqu'un qui n'était même pas de mon service ? » Joseph Fouda affirme de son côté que son nom a été utilisé par un réseau d'escrocs dont Effoudou ne serait pas le seul membre à avoir fui — citant également le colonel Gabriel Metogo parmi les fugitifs.
Ce que révèle en définitive l'enquête de Jeune Afrique, c'est que Ferdinand Ngoh Ngoh — déjà cité dans les affaires du trafic d'or et de l'affaire du faux décret, et désormais au centre d'accusations de complot et de commandite d'assassinat — est l'homme le plus exposé du régime camerounais en ce moment. Qu'Effoudou soit ou non manipulé, qu'il cherche ou non l'asile politique, ses accusations s'ajoutent à une accumulation de dossiers qui dessinent autour du secrétaire général de la présidence une figure de plus en plus controversée — dans un contexte où Paul Biya est hospitalisé à Genève et où les équilibres du pouvoir camerounais n'ont jamais été aussi fragiles.









