Au sein de la délégation camerounaise à Genève, deux camps s'affrontent sur la question du retour du président. D'un côté, ceux qui estiment qu'un nouveau report fragilise davantage l'image du pouvoir. De l'autre, Franck Biya et ses alliés, qui s'opposent à tout voyage précipité. Jeune Afrique révèle les coulisses d'une bataille qui dépasse la médecine pour toucher directement à la succession.
La question médicale est une chose. La bataille politique qui se joue autour d'elle en est une autre — et c'est peut-être cette bataille-là, plus que l'état de santé lui-même, qui explique pourquoi Paul Biya n'est toujours pas rentré au Cameroun. Jeune Afrique révèle en exclusivité que le premier cercle présidentiel camerounais, réuni à Genève, est profondément divisé sur la question du retour. Et que Franck Biya, le fils du président, est à la tête du camp qui s'y oppose.
Depuis ce 28 juillet, les discussions au sein de la délégation camerounaise se sont intensifiées, selon Jeune Afrique. Et elles ont cristallisé une fracture qui existait peut-être depuis le début du séjour suisse, mais qui devient désormais impossible à dissimuler.
D'un côté, une partie du premier cercle présidentiel estime qu'un nouveau report du retour de Paul Biya fragiliserait davantage l'image du pouvoir. Ces conseillers, que nos confrères identifient sans les nommer, avancent un argument politique simple : chaque jour supplémentaire d'absence nourrit les rumeurs de vacance du pouvoir, renforce l'opposition dans ses revendications institutionnelles et donne à des acteurs comme Issa Tchiroma Bakary depuis son exil gambien, ou à des figures comme Alice Nkom, des arguments supplémentaires pour contester la légitimité opérationnelle du régime. La solution, pour ce camp, est un retour rapide — même dans des conditions médicales imparfaites — qui permettrait de reprendre le contrôle du récit.
De l'autre côté, Franck Biya et ses alliés au sein de la délégation s'opposent catégoriquement à ce qu'ils qualifient de voyage précipité. Leur argument est double : les conditions médicales ne sont pas réunies pour un transport aérien en toute sécurité — Paul Biya ayant subi plusieurs interventions chirurgicales avec complications et un malaise supplémentaire autour du 11 juillet selon Jeune Afrique —, et les conditions sécuritaires non plus. Les autorités de l'aéroport de Genève auraient eux-mêmes émis des réserves sur la faisabilité du voyage dans l'état actuel du président, toujours selon nos confrères.
Franck Biya : le gardien du temple ou le stratège de la succession ?
La position de Franck Biya dans ce débat mérite une lecture politique qui dépasse la seule dimension médicale. Certes, un fils soucieux de la santé de son père peut légitimement s'opposer à un voyage qu'il juge risqué. Mais Franck Biya n'est pas seulement le fils du président. Il est, selon les investigations précédentes de Jeune Afrique, l'un des principaux prétendants à la succession de Paul Biya — soutenu par des barons de la région du Sud, en concurrence directe avec Franck Hertz, le fils de Chantal Biya, que la première dame souhaite voir nommer à la vice-présidence.
Dans ce contexte, la question du retour de Paul Biya à Yaoundé n'est pas politiquement neutre pour Franck Biya. Un président qui rentre — même affaibli, même en fauteuil roulant — reste un président qui gouverne, qui nomme, qui arbitre. Un président qui ne rentre pas est un président dont les prérogatives se diffractent progressivement entre ceux qui l'entourent à Genève et ceux qui gèrent les affaires à Yaoundé. Et dans cette configuration, Franck Biya, présent aux côtés de son père, occupe une position stratégique que son retour à Yaoundé lui ferait perdre.
Ce que Jeune Afrique révèle sur les services du protocole et de la sécurité à Yaoundé illustre le caractère erratique de la gestion de cette crise. À plusieurs reprises, ces services ont été placés en alerte en vue du retour du président — dispositif sécuritaire, organisation logistique, coordination des équipes. Et à chaque fois, les plans ont été modifiés au dernier moment, sans qu'un nouveau calendrier ne soit communiqué.
Cette répétition de préparatifs avortés dit deux choses simultanément. Elle dit d'abord que le retour a été sérieusement envisagé — on ne déclenche pas le protocole présidentiel pour rien. Elle dit ensuite que quelque chose, à chaque fois, a empêché ce retour de se concrétiser. Et selon les révélations de Jeune Afrique, ce « quelque chose » est au moins double : l'état médical du président, d'une part, et le désaccord au sein de son premier cercle sur l'opportunité du voyage, d'autre part.
Ce que cette division révèle sur le pouvoir réel
La fracture au sein de la délégation camerounaise à Genève révèle une réalité que le régime s'efforce de masquer : le pouvoir n'est plus exercé de manière unitaire et cohérente depuis un centre clairement identifié. À Yaoundé, Ferdinand Ngoh Ngoh gère les affaires courantes. À Genève, Franck Biya et une partie de l'entourage présidentiel tiennent un rôle de fait dans les décisions les plus sensibles — dont celle, fondamentale, de savoir quand et comment le président rentrera dans son pays.
Cette configuration inédite — un président hospitalisé, un entourage divisé, un premier cercle qui se dispute le contrôle d'une décision aussi élémentaire que le retour à Yaoundé — est le portrait le plus fidèle de ce qu'est réellement le pouvoir camerounais en ce moment : fragmenté, sans arbitre clairement désigné, et suspendu à l'évolution d'un état de santé que personne n'ose décrire publiquement avec précision.









