Plusieurs Camerounais établissent un parallèle entre les récentes révélations du capitaine Donald Effoudou et le parcours de Pierre Ela, ancien haut responsable des renseignements camerounais devenu dissident. Ils retracent la carrière de ce dernier, son départ en exil, la publication de son livre Dossiers noirs sur le Cameroun et ses dénonciations du fonctionnement du régime.
Depuis quelques jours, un nom a surgi et occupe les conversations : celui du capitaine Effoudou.
Ancien chef du bureau des renseignements à l'état-major particulier du président Paul Biya, radié de l'armée en mars 2024 et réfugié en Europe, l'officier est sorti d'un long silence le 24 juillet 2026 pour livrer, face caméra, un chapelet d'accusations explosives jusqu’à mettre en cause le très puissant secrétaire général de la présidence dans une tentative de coup d'État et dans l'assassinat du journaliste Martinez Zogo.
Des déclarations spectaculaires qui tombent en pleine guerre de succession autour d'un chef de l'État vieillissant et longuement absent du pays.
Bien avant le capitaine Effoudou, un autre haut responsable du renseignement camerounais avait exploré ce chemin : la rupture, l'exil, puis le livre-réquisitoire.
Il s'appelait Pierre Ela, il était commissaire de police.
Passé par la Direction de la surveillance du territoire et les Renseignements généraux, il a consacré près de 8 ans de sa carrière au cœur du dispositif de renseignement camerounais ce lieu opaque où, selon sa propre formule, « la bataille de l'ombre est impitoyable » pour la conquête et la conservation du pouvoir.
Avant d'être un dissident, Pierre Ela fut un homme central des renseignements. Commissaire de police dès 1984 ; l'année de la tentative de putsch qui a durablement traumatisé le régime de Paul Biya, il gravit les échelons du renseignement d'État.
Au terme de son parcours, il cumule des fonctions de premier plan à Douala, capitale économique et poumon sensible du pays : commissaire aux Renseignements généraux, puis chef de la Division provinciale de la police judiciaire du Littoral.
C'est de ce poste stratégique qu'il démissionne, en octobre 2000. Le motif : il dit avoir refusé de couvrir les exécutions extrajudiciaires imputées au Commandement opérationnel, cette unité déployée à Douala contre le grand banditisme et devenue le symbole d'une répression aveugle, une véritable machine à tuer. Ela affirme avoir connu les commanditaires de ces bavures, et avoir compris que l'enquête ne devait jamais remonter jusqu'à eux. Sa démission, il la présente comme un geste de conscience, adossé à une foi chrétienne.
Ela quitte alors le pays et emprunte le chemin de l’exil. Il s'installe un temps à Dakar. Puis on le retrouve plus tard exilé au Canada. Il affiche et assume clairement sa proximité avec l’opposition.
Il dit avoir été conseiller privé de Samuel Eboua durant 10 ans, et se présente progressivement comme le disciple de François Sengat Kuo, l'intellectuel et plume du libéralisme communautaire de Paul Biya, rallié à l'opposition en 1992.
Ela décide d’écrire un livre pour faire des révélations sur les « dossiers noirs » du Cameroun.
Publié en France en 2002 aux éditions Pyramide Papyrus Presse, puis réédité par Menaibuc en 2008, Dossiers noirs sur le Cameroun est dédié au président Ahidjo.
Il se présente comme un agent des services secrets de Paul Biya qui a démissionné et rompu le silence, au nom, dit-il, d'une sécurité nationale menacée par l'ingérence étrangère. Il révèle avoir déjoué en 1988 un complot visant à assassiner le Président Paul Biya.
Il évoque les tentatives de déstabilisation de la France, aussi le rôle prêté au Mossad et à la CIA, la privatisation des fleurons publics, l'affaire Sengat Kuo, les élections pluralistes de 1992, et la « question anglophone » qu'il pressent, dès cette époque, comme une bombe à retardement.
À la fin des années 2000, de retour d'exil, Ela se pose en animateur d'un projet politique qu'il baptise « Sursaut national » : une prise de conscience collective, dit-il, face aux déséquilibres institutionnels, économiques et moraux du pays. À l'approche de la présidentielle de 2011, il s'appuie sur des sondages qu'il affirme avoir menés « selon les méthodes des Renseignements généraux » pour plaider en faveur d'une candidature unique de l'opposition autour de Garga Haman Adji ; thèse qui le brouille avec d'autres figures de l'opposition, dont Abel Eyinga, qui était plutôt partisan d'une stratégie centrée sur la réforme du système électoral.
Aujourd'hui, tandis que le capitaine Effoudou occupe le devant de la scène et promet, lui aussi, de nouvelles révélations, le précédent Pierre Ela mérite d'être relu.
Chaque fois qu'un homme du renseignement rompt le silence, il mêle inextricablement le témoignage et le règlement de comptes, la vérité et sa mise en scène.
Le capitaine Effoudou est-il de la trempe du commissaire Ela ? Certainement pas. Il nous semble très léger et moins sérieux.
La terre est sale ! Si è ne mvit ! Ngo Bagdeu !
Arol KETCH









