Une décote exprimée en pourcentage peut impressionner tout en masquant la réalité de la formule de prix. Seules les données de chaque cargaison permettent de distinguer un ajustement commercial justifié, une situation exceptionnelle et une perte anormale de valeur.
La partie la plus technique de la controverse concerne les prix auxquels la Société nationale des hydrocarbures a vendu les cargaisons de brut revenant à l’État. La lettre ouverte de Me Akere Muna affirme qu’une base Power BI publiquement accessible aurait affiché, en septembre 2023, des décotes d’environ 70% pour Vitol et de 34% à 35% pour Glencore. Elle soutient qu’un communiqué ultérieur de la SNH aurait présenté des chiffres plus faibles, autour de 34% et de 15%, sans expliquer la méthode ni la révision. La SNH, dans une communication intitulée « No to Manipulation », a contesté la présentation de ses ventes et fourni ses propres tableaux.
À ce stade, aucune archive indépendante et horodatée de la version alléguée de la base Power BI n’a été identifiée dans les sources consultées. Il n’est donc pas possible d’affirmer qu’une donnée a été modifiée, ni de conclure que la version actuellement accessible correspond à la version initiale. Il est cependant possible d’expliquer pourquoi les chiffres sont difficiles à comparer et de définir les données nécessaires à une vérification indépendante.
La formule de prix publiée par la SNH
La SNH commercialise la part de la production revenant à l’État et, selon les cas, ses propres volumes ou ceux de partenaires. Son guide de commercialisation indique que le prix d’une cargaison camerounaise est construit à partir du Brent daté, auquel s’ajoute ou se retranche un différentiel exprimé en dollars par baril. Le Brent daté est calculé sur la moyenne arithmétique d’au moins 5 cotations quotidiennes successives publiées par une agence de référence. Le différentiel est négocié pour chaque cargaison.
Ce différentiel reflète plusieurs facteurs. La qualité du brut est déterminante, puisque la densité, la teneur en soufre, le rendement en produits et les caractéristiques physiques influencent l’intérêt des raffineries. La localisation et le coût d’acheminement jouent également un rôle, tout comme l’équilibre entre l’offre et la demande pour une qualité donnée. La saison, les stocks, la disponibilité des navires, les contraintes de raffinage et l’état du marché au moment de la négociation peuvent faire évoluer le prix.
Les bruts Kolé et Lokélé, plus lourds que le Brent, sont généralement vendus avec une décote. L’Ebomé, plus léger, peut recevoir une prime dans des conditions normales. La SNH indique que la négociation du différentiel et de la période de calcul se termine au plus tard 30 jours avant le début de la fenêtre de chargement. Si aucun accord n’est trouvé, elle peut proposer la cargaison à un autre acheteur. Depuis 2020, la société affirme avoir généralisé le recours aux appels d’offres pour les bruts exportés.
Cette formule est conforme à une pratique internationale courante. Elle ne garantit pas, à elle seule, que chaque vente a obtenu la meilleure valeur. Elle fournit toutefois la base à partir de laquelle une décote doit être analysée. Le premier indicateur pertinent est le différentiel en dollars par baril. Le pourcentage n’est qu’une conversion dépendante du prix du Brent.
Pourquoi les pourcentages peuvent tromper
Supposons un différentiel négatif de 5 dollars par baril. Lorsque le Brent vaut 100 dollars, la décote représente 5%. Lorsque le Brent vaut 20 dollars, le même différentiel représente 25%. Si le Brent tombe à 15 dollars, elle représente 33,3%. Le pourcentage augmente donc mécaniquement lorsque la référence baisse, même si l’écart absolu reste inchangé.
La crise de 2020 offre une illustration extrême. Entre janvier et avril, le marché mondial a subi une chute brutale de la demande liée à la pandémie, une saturation des capacités de stockage et une forte pression sur les prix. La SNH indique que le Brent est passé d’environ 69 dollars à 18 dollars sur cette période. Dans un tel contexte, un écart de quelques dollars pouvait devenir un pourcentage spectaculaire. La comparaison avec une fourchette habituelle de 2% à 8% devient trompeuse si elle ne tient pas compte du niveau de la référence, de la qualité, de la date et des contraintes de stockage.
Cela ne signifie pas qu’une décote élevée est toujours justifiée. Une décote de 34% peut signaler une vente sous contrainte, une qualité temporairement moins recherchée, une négociation insuffisante ou un problème d’allocation. Elle peut aussi correspondre à un marché où l’alternative était de différer la production, supporter un coût de stockage ou interrompre des installations. La question économique porte alors sur la meilleure option disponible au moment de la décision, non sur le seul pourcentage observé après coup.
Le cas exceptionnel reconnu par la SNH
Dans son communiqué de réponse, la SNH reconnaît qu’une cargaison d’environ 400 000 barils d’Ebomé destinée à Vitol pour juin 2020 a été vendue avec une décote d’environ 34%. Elle présente cette opération comme un cas unique lié à la pandémie, à l’effondrement de la demande et aux contraintes de stockage. Ce point est important, car il confirme qu’un chiffre proche de 34% figure dans la documentation officielle.
Pour apprécier cette justification, il faudrait connaître la moyenne exacte du Brent utilisée, le différentiel en dollars par baril, la période de cotation, la date de l’appel d’offres, le nombre d’offres reçues, les alternatives de stockage, les propositions concurrentes, les coûts évités et la décision d’approbation. Sans ces données, l’explication de la SNH reste plausible mais non entièrement vérifiable. Sans ces mêmes données, l’affirmation selon laquelle la décote aurait nécessairement été excessive n’est pas démontrée non plus.
Une analyse économique devrait comparer le prix réalisé à 3 références. La première serait la valeur du Brent sur la période contractuelle. La deuxième serait le différentiel observé sur des bruts comparables d’Afrique de l’Ouest. La troisième serait la meilleure offre réellement disponible pour cette cargaison, compte tenu de sa date, de son volume, de sa qualité et des contraintes logistiques. La valeur de marché n’est pas une abstraction. Elle est le prix qu’un acheteur solvable accepte de payer dans les conditions de la transaction.
Les 341 transactions et le problème des dénominateurs
La SNH a publié un tableau couvrant 341 transactions sur une période allant de 2010 à 2023. Elle indique qu’une part des ventes a présenté un différentiel positif et qu’une majorité a présenté un différentiel négatif dans des limites qu’elle juge cohérentes avec le marché. Un autre tableau attribue environ 19,94% du nombre de cargaisons à Glencore et 5,57% à Vitol.
Ces pourcentages portent sur le nombre de cargaisons, non sur les décotes. Ils ne mesurent ni le volume, ni la valeur, ni la marge, ni la qualité du brut. Un acheteur peut recevoir peu de cargaisons de grande taille, ou beaucoup de cargaisons plus petites. Il peut acheter du Lokélé avec une décote structurelle ou de l’Ebomé avec une prime. Comparer sa part dans le nombre de ventes à une décote moyenne serait une erreur de dénominateur.
Il faut également distinguer la décote d’une cargaison, la décote moyenne pondérée par volume, la décote moyenne simple, la part des cargaisons achetées et la part de la valeur totale. Une base de données mal documentée peut afficher des pourcentages exacts sur le plan arithmétique mais trompeurs sur le plan économique. Le dictionnaire de données devrait donc préciser la définition de chaque indicateur, son unité, sa période et son mode de pondération.
Ce qui peut être vérifié et ce qui ne le peut pas encore
Les sources officielles permettent de vérifier la formule générale de tarification, le recours annoncé aux appels d’offres, l’existence de 341 transactions dans le tableau publié, la répartition du nombre de cargaisons entre certains acheteurs et le cas de la cargaison d’Ebomé vendue avec une décote de 34% en 2020. Elles ne permettent pas de vérifier l’affirmation selon laquelle une version antérieure de la base affichait 70% pour Vitol et 34% à 35% pour Glencore.
La lettre ouverte affirme que des lettres ont été adressées en 2024 à la SNH, à Glencore et à Vitol pour demander une explication. Aucun accusé de réception, aucune réponse et aucune copie complète de ces échanges n’a été examinée dans le cadre de la présente recherche. Cette allégation doit donc rester attribuée. La bonne réponse ne serait pas un débat sur la réputation des auteurs, mais la publication des données transactionnelles sous une forme qui permette le calcul.
La vérification devrait aussi porter sur la version du fichier. Une plateforme de visualisation est une interface, non une archive. Les valeurs peuvent évoluer lorsqu’une erreur est corrigée, qu’un périmètre est élargi ou qu’un indicateur est redéfini. Toute modification légitime devrait être accompagnée d’une note de révision. Sans journal de versions, une correction nécessaire peut être interprétée comme une manipulation, et une manipulation peut être présentée comme une simple correction.
La traçabilité cargaison par cargaison
Le Conseil de l’ITIE a expressément encouragé le Cameroun à publier les règles et pratiques de sélection des acheteurs ainsi que des données historiques au niveau de la cargaison. Cette recommandation répond exactement à la controverse actuelle. Une publication agrégée annuelle ne permet pas de relier le prix à la qualité, au moment du marché, au nombre d’offres et à la décision commerciale. Une base au niveau de la cargaison le permet.
Ces données pourraient être publiées avec un décalage raisonnable afin de préserver la négociation commerciale. Les informations les plus sensibles, comme l’identité d’un intermédiaire dans une enquête ouverte ou une clause protégée par un secret légitime, pourraient être temporairement occultées. La règle devrait toutefois être la divulgation, et l’exception devrait être justifiée, limitée dans le temps et réexaminée.
La publication gagnerait à inclure le fichier brut en format CSV ou Excel, un dictionnaire de données, une note méthodologique, un identifiant unique de cargaison et un journal de révisions. Chaque version devrait être horodatée et conservée. Une empreinte numérique pourrait garantir que le fichier n’a pas été modifié après publication. Cette architecture est techniquement simple et nettement plus convaincante qu’une succession de communiqués.
Comment conduire un audit indépendant
Un audit crédible ne devrait pas se limiter à recalculer les pourcentages affichés. Il devrait reconstruire le cycle complet de chaque vente sur la période contestée. L’auditeur devrait examiner les programmes de levage, les avis d’appel d’offres, les listes d’acheteurs agréés, les offres reçues, les négociations, les validations internes, les contrats, les certificats de quantité et de qualité, les factures, les encaissements et les éventuels ajustements de prix.
La première étape consisterait à vérifier l’exhaustivité. Le nombre de cargaisons dans la base devrait correspondre aux registres des terminaux, aux déclarations douanières, aux rapports de production et aux comptes. La deuxième étape porterait sur la formule. Pour chaque cargaison, l’auditeur recalculerait le Brent moyen et le différentiel. La troisième étape comparerait le résultat à des indices de marché pour des bruts comparables. La quatrième examinerait la concurrence, le nombre d’offres et l’identité des décideurs. La cinquième vérifierait les flux financiers jusqu’au compte de destination et au transfert au Trésor.
L’échantillonnage devrait être fondé sur le risque. Les cargaisons à fort volume, à décote exceptionnelle, attribuées à un seul soumissionnaire, vendues pendant des périodes de crise ou liées à des acheteurs mentionnés dans une procédure judiciaire devraient être examinées en priorité. L’audit devrait également analyser les modifications de la base Power BI et rechercher les journaux techniques, sauvegardes et droits d’accès.
Le mandat de l’auditeur devrait préserver l’indépendance. Il ne devrait pas être limité à un rapport interne. Une synthèse publique devrait présenter la méthode, le nombre de transactions examinées, les écarts, les corrections et les recommandations. Les noms de personnes ne devraient être publiés que lorsque le droit le permet et lorsque les faits sont établis, afin de ne pas transformer un audit en procès médiatique.
La gouvernance de la donnée comme contrôle anticorruption
La controverse révèle un enjeu plus large. Dans le commerce des matières premières, la donnée est un actif de contrôle. Une décision de prix peut être régulière au moment où elle est prise, mais devenir impossible à défendre si les pièces sont dispersées, si les versions ne sont pas conservées ou si les calculs ne peuvent être reproduits. La gouvernance de la donnée doit donc être intégrée à la gouvernance de l’entreprise.
La SNH devrait désigner un responsable des données de commercialisation distinct de la direction commerciale, établir des règles de qualité, conserver les sources de cotation et documenter chaque transformation. L’audit interne devrait tester les contrôles d’accès et les modifications. Les commissaires aux comptes devraient rapprocher les volumes, les valeurs et les encaissements. Le conseil d’administration devrait recevoir un tableau des écarts exceptionnels et des ventes ayant fait l’objet d’une dérogation.
Cette discipline réduit le risque de corruption, mais aussi le risque d’accusation infondée. Lorsque les calculs sont reproductibles, une décote exceptionnelle peut être expliquée par des pièces. Lorsque les pièces manquent, même une bonne décision devient suspecte. La transparence sert donc autant la protection de l’institution que le contrôle citoyen.
Une publication progressive est possible
Le secret commercial est souvent invoqué contre la divulgation des contrats de vente. Il mérite d’être pris au sérieux, car une publication immédiate des offres peut affaiblir la position du vendeur dans une négociation future. Il ne justifie pas une opacité permanente. Plusieurs pays producteurs publient les volumes, les acheteurs, les recettes et les règles de sélection, parfois avec un décalage.
La SNH pourrait commencer par les années anciennes, notamment 2012 à 2020, pour lesquelles la sensibilité commerciale est réduite. Elle pourrait ensuite publier les données récentes avec un délai de 6 ou 12 mois. Les offres non retenues pourraient être présentées sous forme anonymisée, tandis que le nombre de soumissionnaires, la meilleure offre et la fourchette seraient divulgués. Une évaluation annuelle pourrait déterminer si le dispositif affecte réellement la valeur obtenue.
Cette approche répondrait aux exigences de l’ITIE et créerait une base commune pour le débat. Les citoyens, les parlementaires, les journalistes, les chercheurs et la SNH utiliseraient les mêmes chiffres. Les désaccords porteraient alors sur l’interprétation économique, non sur l’existence des données.
Conclusion
La documentation publique ne permet pas de confirmer qu’une base Power BI a été modifiée pour réduire des décotes. Elle ne permet pas davantage de valider le chiffre de 70% attribué à Vitol. Elle permet en revanche d’établir que la SNH utilise une formule liée au Brent daté, qu’elle reconnaît une décote exceptionnelle de 34% sur une cargaison d’Ebomé en 2020 et qu’elle a publié des tableaux agrégés couvrant 341 transactions.
Le débat ne pourra être tranché par de nouveaux communiqués. Il exige une base cargaison par cargaison, un dictionnaire de données, un journal de versions et un audit indépendant du cycle de vente. La publication de ces éléments permettrait d’identifier les opérations réellement exceptionnelles, de vérifier les prix, de corriger les erreurs et de restaurer une confiance fondée sur des calculs reproductibles.









